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MODE automne-hiver

L’illusion bohème, beaux voyages immobiles

De nombreux créateurs ont succombé à l’esprit «bohemian chic» comme s’il s’agissait d’exprimer une rupture avec les codes, de jouer la carte de la mixité planétaire, tout en imposant leur unicité. De longues robes imprimées ont frôlé les podiums, portées sous des gilets ethniques ou des vestes brodées. Ces silhouettes racontaient de merveilleux voyages entre l’ici et l’ailleurs, hier et aujourd’hui et même aussi demain

Une robe avance. Ses pans de velours façon patchwork ondulent en se frayant un passage doux dans l’espace. La fille qui la porte semble flotter avec nonchalance plutôt qu’arpenter le podium du défilé Chloé d’un pas martial. Elle est suivie d’une autre robe longue où le corps n’est cerné d’aucune sorte. Il est libre à l’intérieur du vêtement. Ce sont deux libertés qui se meuvent ensemble: celle du tissu, dont le seul point d’appui se situe aux épaules, et celle du corps en dessous. Puis c’est une autre robe de velours retenue juste au-dessus des seins qui entre en scène. Tous ces vêtements sont des promesses de lendemains qui ne chanteront peut-être pas, mais qui seront plus colorés, plus libres. La collection Chloé de l’automne-hiver dessinée par Clare Waight Keller est emblématique d’un esprit qui souffle depuis quelques saisons sur la mode. Qui n’a d’ailleurs jamais cessé de souffler: un esprit bohème, mais une bohème qui aurait les moyens.

De la «vie de bohème»* chantée par Balzac au XIXe siècle, ne reste que l’aspiration à l’insouciance et l’excentricité vestimentaire. Les femmes au look «bohemian-chic» d’aujourd’hui ne vivent plus d’expédients. Elles s’habillent chez Dries Van Noten, Burberry, Chloé, Lanvin, Vita Kin ou bien Etro, entre autres marques. Elles ont un pouvoir d’achat qui leur permet d’incarner un personnage anticonformiste, de donner l’illusion de vivre une vie vagabonde où le mot «errance» s’acoquinerait avec l’adjectif «poétique». Il y a un certain antinomisme dans tout cela, mais la mode n’en est pas à une contradiction près.

L’esprit bohème a toujours flotté sur les garde-robes, sauf qu’au XIXe siècle, il ne s’agissait pas d’une mode, mais d’une nécessité. Au début du XXe siècle, un style de vie apparaît, à contre-courant de tout, émanation d’un groupe, le Bloomsbury Group, dont faisaient partie Virginia Woolf, son époux Leonard, et sa sœur la peintre Vanessa Bell, ainsi que l’écrivain Vita Sackville West, l’économiste John Maynard Keynes, pour ne citer qu’eux. Leur manière de se vêtir était à l’aune de leur mode de vie: originale et contestataire. Il n’est pas étonnant que leur philosophie anticapitaliste, leur morale libertaire, leurs mœurs libres aient trouvé des héritiers dans la beat generation des années 70. Génération qui s’est aussi inspirée librement de leur style vestimentaire, sorte de jeu de pioche qui ne devait rien au hasard. Et parce que les années 70 n’ont jamais cessé d’inspirer les créateurs, ce sont à ces années-là que l’on pense en regardant les défilés automne-hiver de Chloé, Etro, Andrew Gn, Dries Van Noten, Burberry, et même le défilé croisière Louis Vuitton dessiné par Nicolas Ghesquière.

Somptueux oripeaux

Comme les femmes bohèmes hyper-chics de l’hiver 2015 (mais aussi des saisons précédentes et celles à venir), les membres du Bloomsbury Group appartenaient à la classe supérieure. Lorsque Andrew GN dessine sa dernière collection où apparaissent des manteaux richement brodés cernés de fourrure de mouton d’inspiration seventies, il évoque une garde-robe imaginaire: celle d’«une famille d’aristocrates désargentés qui utilisent les rideaux du château de la grand-mère pour se tailler de somptueux manteaux, qui réutilisent les robes de la mère», comme il l’expliquait avant son défilé. Un petit monde un peu foutraque vêtu de somptueux oripeaux.

Dries Van Noten se livre, lui, à de savants télescopages de matières riches et pauvres – broderies japonaises et traîne en toile couleur mastic – et d’époque. Sa collection automne-hiver «est un voyage dans le temps et dans le monde entier, confiait-il après le défilé de mars dernier. Il y a des japonaiseries, des chinoiseries. Elle évoque le passé et un certain futur, mais c’est une collection à porter maintenant. J’ai respecté le passé et tous les savoir-faire, mais je ne suis pas nostalgique. Je n’ai pas envie que les femmes se comportent comme dans les années 50. Même quand on fait des grandes jupes, elles sont fabriquées en coton. Comme ça, on peut les passer à la machine. Elles sont très glamour, mais totalement ancrées dans le présent.»

La bohème est un voyage, dans l’espace et dans le temps. Cela pourrait être incompatible avec l’esprit de la mode qui est régi par l’ici et le maintenant, et pourtant non. Même les grandes marques comme Chanel et Dior proposent des collections qui sont autant de ponts temporels et stylistiques. Mais à côté de ces maisons émergent des noms, des marques, qui sont aussi désirables que difficiles à se procurer. Ce qui est fascinant, c’est d’observer comment quelques rédactrices en chef de grands magazines de mode, dont l’image est démultipliée par l’effet Instagram, ont intégré des pièces d’inspiration ethnique, dans leur garde-robe. Elles ont toujours adoré arborer de petites griffes impossibles à dénicher, car aussitôt fabriquées, aussitôt achetées. Mais depuis quelques saisons, la marque qui mériterait d’arborer la plus grosse pancarte «wanted», c’est Vyshyvanka by Vita Kin. La créatrice ukrainienne refuse toute interview, toute visite dans ses ateliers de Kiev, hélas, mais dès qu’une de ses robes aux broderies d’inspiration slave est mise en vente sur le site Net-à-Porter, elle est déjà vendue. Anna Dello Russo, l’excentrique rédactrice en chef du Vogue Japon est une fervente addict.

Ethnique éthique

«Depuis quelques saisons, la mode est à l’ethnique et au vintage, que ce soit dans le meuble ou dans la mode, souligne Anne-Sophie Farace di Villaforesta, fondatrice de The Hobo Society*. Ce que l’on recherche, ce sont des pièces colorées, authentiques, avec une histoire, une personnalité. Cela permet de se différencier, ce que n’autorise plus le luxe industrialisé et mondialisé. On en revient à l’artisanat, le vrai, celui des origines et des traditions. Et puis l’ethnique ne suit pas les modes. Il a traversé le temps, et cette intemporalité assure une durée de vie plus longue. On peut s’imaginer transmettre certaines pièces à nos enfants. Le temps donne de la valeur aux objets lorsqu’ils sont authentiques. Enfin chaque style ethnique est identifiable géographiquement. On envoie un message fort en jouant avec les codes du voyage et de la nostalgie.»

Cet engouement pour une mode dont les racines sont fortement ancrées dans une culture très éloignée de la nôtre n’a rien à voir avec la pulsion qui nous pousse à rapporter d’un voyage lointain un vêtement folklorique qui devient caduc dès qu’il a traversé les frontières. «Nos collections portent en elles l’histoire de la confluence de l’Est et de l’Ouest, une problématique très contemporaine, et les porter c’est comme un nouveau territoire à explorer, explique Karishma Shahani Khan, diplômée de la prestigieuse école London School of Fashion et qui a fondé la marque indienne Ka-Sha en 2011. Une interprétation de l’art de se vêtir très personnelle. Nos vêtements incarnent l’idée de «Pensez global, agissez local». Nos inspirations, nos tissus, les artisanats et techniques de production sont indiens, à la fois dans l’origine et l’esprit. Mais j’espère que nos collections racontent des histoires qui touchent des personnes de toutes origines. Notre but est de parvenir à exprimer la personnalité multifacette d’une femme à travers nos vêtements conçus comme des strates. En ajoutant un élément par-dessus un autre, on change complètement le message transmis, un peu à l’image de la nature humaine.»

Mais finalement, que recherche-t-on. Quel désir, quels besoins viennent combler ces pièces magnifiquement travaillées par des artisans d’ailleurs? Est-ce seulement le souhait de se démarquer par son originalité? «Je pense que ces pièces magnifiques répondent à un désir de voyage, dans le sens non pas de déplacement mais d’«exploration», quelque chose que l’on n’a plus réellement le temps de faire, analyse Karishma Shahani. Elles ajoutent à notre placard la couleur d’un pays que l’on ne visitera peut-être jamais. Elles représentent le savoir-faire de ce pays où l’on s’est peut-être rendu et dont on a envie de rapporter un trésor. Je ne pense pas qu’il s’agisse de combler un vide, c’est plutôt un ajout à notre personnalité multiple qui est devenue telle du fait de la globalisation et d’une exposition continue aux images multiculturelles contemporaines. La beauté de tout cela réside dans le fait que l’on adopte juste des éléments d’ailleurs qui nous intéressent, que l’on fait siens, sans pour autant abandonner ce qui appartient à notre propre ­culture, afin de former une silhouette qui est unique et proche de qui l’on est. On exerce ainsi notre liberté de choix. Il ne s’agit pas tant d’être original que d’être libre. Aujourd’hui, grâce à Internet, il n’y a rien de plus facile que de cliquer sur un bouton depuis sa maison en Europe et d’acheter une pièce dessinée par un créateur niché dans une petite ville de l’Inde.»

Et cette possibilité de se former le regard sur une autre beauté, sur d’autres propositions, et de faire son shopping dans un gigantesque complexe multimarque et interplanétaire est certainement l’un des défis auxquels sont confrontés certains créateurs de mode et l’un des éléments positifs de la globalisation.

Lire: «La vie de bohème», Balzac. «Scènes de la vie de Bohème», Henry Murger.«Journal d’un écrivain», Virginia Woolf.*www.hobosociety.com

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