Lilly Milligan Gilbert a lancé The Tallis, une marque d’accessoires de mode en fourrure éthique

Britannique expatriée à Genève, professionnelle du développement durable, elle rêve de transparence dans une filière encore trop opaque

Il y a deux étapes avant d’accéder au sourire éclatant de Lilly. D’abord, s’essuyer les bottes sur l’Union Jack du paillasson. Ensuite, se faire lécher les mains par un petit chien enthousiaste. Et quand enfin, les pieds secs et les doigts baveux, on franchit le seuil, il y a cette jeune femme menue, blonde, qui irradie et se confond avec le soleil. Par les baies vitrées, la lumière de l’hiver inonde un intérieur où se répandent les peaux de bêtes. Au loin, le Jet d’eau fait une crête aux toits des Pâquis. Lilly Milligan Gilbert nous reçoit chez elle, parce que c’est aussi son bureau.

Enfin, pour l’instant. Bientôt, peut-être, elle aura les moyens d’en louer un, de bureau, dit-elle dans cet anglais qui coule comme une rivière, ce sera plus convenable pour recevoir. Mais pour l’heure, poursuit-elle en offrant un café, elle ne veut engager aucun frais qu’elle ne pourrait supporter sur la durée. Tout dépendra des ventes 2015/2016, avance-t-elle prudemment. «J’ai des objectifs de croissance réalisables, je sais où je vais et comment y aller, mais je ne veux brûler aucune étape.» Lilly Milligan Gilbert, c’est un esprit super-rationnel embusqué dans un sourire d’enfant. En voici le portrait, comme une boule à facettes.

Ici, maintenant, cette femme de 31 ans vend des accessoires de luxe en fourrure éthique et responsable, sous une jolie marque appelée The Tallis. Ce sont des bonnets en cachemire montés de pompons en poils de renard sauvage. Ou en poils d’opossum. Ou en poils de vison. Ce sont aussi des tours de cou élégants, qui anoblissent une silhouette, mais n’enlèvent rien à la bonne conscience: les fourrures proviennent d’animaux dont les populations sont contrôlées, pour dire que leur sort est scellé indépendamment de la coquetterie des femmes, au nom de l’équilibre des écosystèmes. En Suisse par exemple, les renards sont tirés car ils pullulent, tout comme les opossums en Nouvelle-Zélande. Quant aux poils de vison, ils proviennent de manteaux de seconde main. «La fourrure est un textile d’une qualité exceptionnelle, avec une durée de vie qui se compte en centaines d’années. Lorsque j’ai commencé à tester l’idée de produire des accessoires en fourrure, ma première préoccupation a été la provenance. En discutant autour de moi, j’ai compris que ce qui ferait la force d’une marque, c’est de pouvoir contrôler l’origine de cette matière. C’est toute l’ambition de Tallis. Je voudrais tracer la voie de la transparence dans une industrie où l’information manque cruellement.»

Filières de production, origine contrôlée. Voici Lilly en professionnelle du développement durable. Il y a un an, elle quittait The Better Cotton Initiative, une ONG qui veut transformer l’industrie textile en faisant la promotion d’un coton éthique. Un emploi à Genève après avoir travaillé pour Tesco, le géant britannique de la grande distribution, dans une fonction liée au développement durable. «C’est vraiment le sujet qui me passionne. Un jour, j’ai vu un documentaire sur la surpêche, qui a bouleversé ma vision du monde.» Elle cesse alors de manger du thon, décide de faire profession de l’avenir des écosystèmes, et réoriente sa carrière après près de dix ans de consultance en stratégie des affaires chez Oliver Wyman. C’était à Londres.

Car, à présent, voici Lilly en «expat» à Genève, citoyenne de cet univers parallèle et anglophone en terre romande. «Mon mari a reçu une proposition de carrière ici. Il m’a fallu du temps pour me décider à le suivre. Mais aujourd’hui, je suis vraiment heureuse. J’adore skier, et en été, le lac est à deux pas, on est en 15 minutes à vélo de tout, et à une heure en avion de Londres. Genève est une ville formidable – une fois qu’on a trouvé un logement!» Et son mari, que fait-il? «Il est trader de pétrole», dit-elle en levant les yeux au ciel. «Je sais, c’est paradoxal.» De toute manière, elle n’a pas à se justifier, et ça n’aurait sans doute rien changé, mais elle le dit tout de même: «Notre relation date de bien avant, on s’est rencontrés à Cambridge.»

Cambridge? Voici Lilly, diplômée en physique de l’une des plus prestigieuses universités du monde. «J’ai cet esprit très analytique, c’est ce qui m’a amenée dans le business consulting.» Modestie. A en croire son mari, qui nous parle au téléphone, Lilly a choisi la filière la plus exigeante, et y a excellé: «C’est l’une des personnes les plus volontaires et les plus travailleuses que je connaisse.» «Elle est absolument brillante», complète l’une de ses amies britanniques également expatriée à Genève. «En même temps, elle est aussi très attentive aux autres, très posée et réfléchie.»

Et justement. Avant de quitter son emploi pour lancer The Tallis, Lilly a fait un business plan, avec des objectifs chiffrés par année, des projections d’évolution et un déroulé d’action stratégique décliné à la semaine. «Pas le genre de business plan parfait qu’on pourrait présenter à une banque, mais juste de quoi me convaincre moi-même.» Après cet hiver 2014/2015, financé grâce à Kickstarter, elle prévoit de plus que doubler sa production la saison prochaine. A partir du troisième exercice, elle fera un appel à investisseurs. Pour l’instant, elle fait presque tout elle-même, de l’achat des fourrures au design des produits, du site web au développement des ventes. «Mais je ne passe pas mon temps à coudre des pompons devant la télé!» Elle délègue la production, et emploie une stagiaire trois jours par semaine. L’an prochain, elle s’offrira peut-être les services d’un designer, d’un communicant, ou cherchera de nouveaux locaux.

Lilly est ambitieuse, elle a l’entrepreneuriat dans le sang. Son père est photographe, sa mère, dans l’immobilier. Son grand-père est un self-made-man qui a fait fortune en créant des entreprises. «Il était une figure terriblement impressionnante, qui nous alignait à table et nous testait en maths. Quand nous n’étions pas les meilleurs dans une branche, il exigeait des explications.» Voici Lilly, qui, apparemment, a de qui tenir.

Sur son site web, elle a publié une photo de Cressida Bonas, l’ex-girlfriend du prince Harry, portant un bonnet The Tallis, l’étiquette bien en évidence. Comment a-t-elle réussi cet incroyable coup marketing? «La sœur de Cressida lui a donné ce bonnet, elle l’adore et l’a porté tout l’hiver. Sa sœur est une amie.» Nous n’en saurons pas plus. Dans son salon, dans son bureau, le chien dort et le temps passe sous le soleil rare de février. Lilly Milligan Gilbert sourit. Et s’illumine de toutes ses facettes.

The Tallis. Chez Globus Genève, du 9 au 13 février dans un pop-up store. www.thetallis.com

Sur son site web, elle a publié une photo de Cressida Bonas, l’ex-girlfriend du prince Harry, portant un bonnet de sa marque