Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Carlo Mollino, mystérieux maestro de l’architecture et du design du XXe siècle.
© Politecnico di Torino/ sezione Archivi biblioteca Roberto Gabetti/Fonds Carlo Mollino

Architecture

Dans l’intimité de l’architecte italien Carlo Mollino

Certaines portes cachent des lieux insoupçonnés. Celle que Fulvio Ferrari et son fils gardent avec passion ouvre sur le chemin que Carlo Mollino, architecte italien du XXe siècle, a semé d'indices pour continuer d'exister après sa mort. Visite d'un appartement turinois hors du commun

Franchir le seuil du Museo Casa Mollino à Turin n’est pas une expérience anodine. Vous laissez à l’entrée votre vie telle que vous la connaissez, telle qu’elle se reflète dans le miroir sur la porte, et vous êtes transcendé. «Regardez, le deuxième miroir sur la face intérieure vous renvoie votre image et ce que vous laissez derrière vous», me signale le curateur du lieu, Fulvio Ferrari qui alterne les visites avec son fils Napoleone, alors que je pénètre dans la sphère énergétique de cet antre magique. «Cet appartement-musée est un lieu où Carlo Mollino n’a jamais vécu», annonce l’homme au costume trois pièces beige, gilet brodé.

Lire aussi:  Design, à la reconquête de l’espace

Pour mieux comprendre l’architecte à l’esprit d’ingénieur, Fulvio Ferrari propose une conversation dans le salon de l’inventeur des premiers flaps sur les voitures de course, en 1955 pour les 24 heures du Mans, du constructeur d’avions d’acrobaties (il représente la Nazionale Acrobatica Italiana), du rédacteur d’un livre sur la technique de descente à ski (Introduzione al discesismo, Mediterranea, 1950). Et autour d’un café, j’écoute le récit du curateu

r dont les recherches sont passionnées, captivantes et constantes au sujet du personnage également concepteur de meubles qui ne dessinait pas pour les entreprises, mais pour des clients privés.

Un génie qui se lasse vite

Un homme aux multiples intérêts qui se lassait des activités une fois qu’il les maîtrisait totalement. Un génie. Comme le Mollino photographe, maniant l’appareil photo avec esprit. Ses clichés de femmes semblent érotiques, mais ils sont artistiques. «Pour lui, la beauté des femmes s’élevait aussi haut que celle de la nature», explique le narrateur du parcours insolite de l’architecte à la vie si discrète que même ses amis les plus proches ignoraient sa profession.

Cet appartement-musée est un lieu où Carlo Mollino n’a jamais vécu

Fulvio Ferrari, propriétaire de la Casa mollino

Et pour Carlo Mollino, l’architecture en est une, de profession, mais de foi. «Le culte de ces beautés l’a guidé dans sa créativité, dès son enfance, alors qu’à peine scolarisé il était capable de reproduire méticuleusement, maîtrisant la perspective, à main levée chaque pièce de son appareil photo, son seul ami.» Toute sa vie il sera discret, sérieux: «Vous ne verrez jamais une photo de Mollino souriant», reprend Fulvio Ferrari qui se lève et sort un vieux plan manuscrit. «Pour reconstituer l’aménagement de cet appartement, je me suis fondé sur l’inventaire que l’ingénieur civil avait noirci au moment du legs à l’Etat italien, Carlo Mollino n’ayant pas d’héritiers», continue mon guide, propriétaire de ces murs depuis 1999. Fin connaisseur de l’œuvre du designer et architecte, il se dédie depuis à son personnage et à cet endroit dont il a finalement résolu l’énigme. «Parmi les vingt mille pages d’archives, un seul morceau de papier donne une des clés du mystère. Mollino y a écrit: «Je fais cela pour que l’on me cherche où je ne suis pas.»

Génie ambidextre

Carlo Mollino voit le jour à Turin en 1905, au sein d’une famille de la haute bourgeoisie citadine. Enfant à l’esprit brillant et conscient de son potentiel, il porte en lui les gènes d’une mère dont on sait qu’elle était fille de militaire et ceux d’un riche et célèbre ingénieur, Eugenio Mollino, auteur de quatre cents projets. Alors que de son fils, on en dénombre sept seulement, dont le Teatro Regio de Turin (1965), La Casa del Sole (1947-1955), premier building de montagne, moderniste, à Cervinia, le Club hippique de Turin, un bâtiment rationaliste des années 1930. Et tous si différents qu’ils ne semblent pas issus de ses mains dont on dit qu’elles pouvaient travailler sur deux réalisations en même temps.

Le style Mollino? Il n’existe pas, il est partout. Dans ses meubles, par exemple, qui plus tard battront des records de vente aux enchères. Mollino les fait fabriquer par de petits artisans choisis, afin qu’il puisse opérer des changements de dernière minute si nécessaire. Chercheur insatiable, il teste de nouvelles techniques et de nouveaux matériaux. Il a fait même breveter un procédé de moulage de contre-plaqué à froid. Son esprit qui fonctionne de manière ultra-précise ne laisse rien au hasard, notamment dans sa manière d’élaborer ses pièces. Au point que l’ingénieur Cattaneo, un de ses clients les plus importants, finit par le prier de ne plus produire pour lui tant il est cher.

Fulvio Ferrari me fait asseoir sur une chaise dessinée en 1959. Ses lignes anthropomorphes et à l’inspiration organiciste démontrent l’excellence dans la conception et l’harmonie des meubles de l’architecte. L’objet qui ressemble à un os contient sa propre nature. Créateur d’organismes, Carlo Mollino a conçu son appartement de la même manière, afin qu’il entre en symbiose avec le paysage qui l’environne. Recouverts de miroirs, les murs reflètent ainsi le décor extérieur. «Les arbres continuent sur la tapisserie, la moquette est verte, le tapis rappelle le jardin des roses», énumère le propriétaire de la Casa.

Fasciné par l’Egypte

A part cette chaise, la Casa Mollino ne contient aucun mobilier de l’architecte. Moi qui pensais arriver dans un musée rempli de ses créations, je me retrouve avec des symboles à interpréter, des contenus à déconstruire. Le vestibule qui prolonge l’entrée est composé d’un parterre zen de dalles bleues aux fleurs blanches et de portes coulissantes japonaises plongeant le visiteur dans un éden de verdure. Le carrelage aux azulejos rouges de la salle de bains révèle une ambiance entre sang et larmes, humeurs et passions tacites… La terrasse est gardée par deux lions ailés des temples indiens. La vue sur le Pô aux rives plantées d’arbres ne souffre d’aucun vis-à-vis. La lumière, l’eau et le bois induisent chez l’architecte ce goût pour le symbole et le mystère… Elément par élément, j’entre au cœur de l’énigme.

L’esprit de Mollino habite l’appartement

 Fulvio Ferrari, curateur du musée

«L’esprit de Mollino habite l’appartement. Sa chambre à coucher abrite le lit ultime, celui qui ressemble à la barque égyptienne sur laquelle Isis passait les morts après la pesée des âmes, assure Fulvio Ferrari. C’est au fil du temps que j’ai compris, grâce à l’ancien directeur du Musée égyptologique de Turin, où Carlo Mollino se recueillait, qu’en suivant les traces de la civilisation égyptienne, il avait semé des indices dans sa manière d’aménager ce lieu. Les symboles ainsi disposés lui auraient servi, comme les pharaons dans leur pyramide, pour sa vie dans l’au-delà. Tout était pensé».

Bien qu’il ait acheté une villa sur les collines turinoises pour réaliser ses polaroïds, on sait que Mollino a passé ici quelques soirées à adouber ses modèles habillés en mariée. Travaillant dans la chambre noire que son père avait aménagée chez eux. C’était pour lui de l’ordre du familier que de se dédier à la photographie, développant ainsi non pas une manière de reproduire la réalité, mais de la réinterpréter. «Parmi de nombreuses rétrospectives, L’occhio magico di Carlo Mollino. Fotografie 1934-1973 au Centre italien pour la photographie de Turin, a permis de présenter pour la première fois les photographies des nus de l’architecte qui, en réalité, n’avaient rien à voir avec l’érotisme. Elles faisaient partie d’un projet, qui impliquait cette culture égyptienne qui le fascinait tant, continue Fulvio Ferrari. A la fois épouse, mère et femme, ces figures s’intègrent dans la composition ésotérique de l’appartement. Elles symbolisent l’instrument sans lequel le monde ne peut exister, le renouvellement de la vie après la mort.»

Et les deux cents papillons encadrés et suspendus juste à côté de son lit? «Ils sont l’allégorie de ces femmes qui constituent son armée protectrice pour l’éternité. A la manière des oushebtis, ces statuettes avec lesquelles les dignitaires égyptiens se faisaient enterrer», estime le chimiste de formation et ancien chef d’entreprise, qui pourrait paraître gentiment illuminé, mais pour qui cette passion pour Mollino représente une salutaire dépendance.

L’esprit des lieux

La Casa del Guerriero, c’est ainsi que Carlo Mollino appelait sa «pyramide». Il considérait que dans la vie, on sort de chez soi pour mener une lutte. L’architecte a mis en place cette scénographie pendant sa période creuse, celle qui suivit la mort de son père en 1954, quand il quitta sa seule fiancée connue et ne construisit plus rien pendant dix ans. La Casa Mollino est son tombeau, bien qu’il soit enterré dans le caveau familial à Voghera, loin de Turin. Fulvio Ferrari montre la table de la salle à manger en marbre, ovale. Il dit qu’elle est son cercueil, posée sur des pieds rappelant les colonnes d’Hercule, les portes vers l’inconnu. Elle est entourée de huit chaises Tulip du designer danois Eero Saarinen représentant les huit pétales du lotus, la fleur perpétuelle, symbolisant la renaissance constante.

Je fais cela pour que l’on me cherche où je ne suis pas

Carlo Mollino, architecte

La mise en scène s’accorde avec la conception panthéiste de l’architecte, selon laquelle Dieu n’est pas un être distinct du monde, mais l’intégralité du monde. «Nous sommes une part active et intégrante du destin, écrivait Mollino, nous appartenons au divin.» La médium du film Séance a recueilli le prochain projet de son interlocuteur astral: revenir afin de terminer une chose, travailler la compassion, en préconisant la connaissance et le partage du savoir d’autrui. 

La visite s’achève. Fulvio Ferrari me raccompagne à la porte. Passée de l’autre côté du miroir de l’entrée, je comprends maintenant à quel point la volonté de l’architecte qui tendait à l’excellence ne pouvait la trouver que dans le trépas. Comme il le dit à Albania Tomassini: «Si nous atteignons la perfection, nous rejoindrons un état inamovible.» Donc immortel. Et Carlo Mollino est éternel.


Museo Casa Mollino, Via Giovanni Francesco Napione 2, Turin, +39011 8129868
Visite guidée uniquement sur rendez-vous, cm@carlomollino.org

Publicité
Publicité

La dernière vidéo lifestyle

Les secrets d'un dressing minimaliste

«Moins, c'est mieux», y compris dans sa garde-robe. En collaboration avec responsables.ch, la blogueuse et auteure de «Fashion mais pas victime» Mélanie Blanc vous donne ses conseils pour acheter modérément et rester branché.

Les secrets d'un dressing minimaliste

n/a