figures de style

Pourquoi lire une étiquette?

Le désastre humanitaire qui a eu lieu au Bangladesh nous interpelle aussi en tant que consommateurs. Par quel fil sommes-nous liés à ce qui se passe dans les usines de Dacca et d’ailleurs?

Je ne sais pas vous mais, pour ma part, je regarde ma pile de t-shirts d’un autre œil depuis quelques jours. Je n’ai pas vraiment encore osé mettre le nez dedans. Je ne sais pas combien d’entre eux ont été produits au Bangladesh. Les étiquettes, je m’empresse souvent de les couper parce qu’elles me démangent. Il faut dire qu’elles sont le plus souvent irritantes, rêches et longues comme un jour sans pain. Que peut-on d’ailleurs y lire? Tout sauf ce qui serait vraiment intéressant. Aucune ne m’indique dans quelles conditions l’habit a été produit: «Vous avez entre les mains un t-shirt qui a coûté 1 franc à la pro­duction, fabriqué par une personne de 15 ans qui travaille 15 heures par jour.» Si c’était ce qu’on pouvait y lire, je m’y serais sans doute intéressée davantage au moment de l’achat. Ce dont je me souviens, en revanche, ce sont les circonstances dans lesquelles j’ai le plus souvent acheté ces vêtements. Sans préméditation, dans un sentiment d’urgence. Parce qu’ils me rappelaient une image qui me plaisait, ou que j’imaginais pouvoir mener telle ou telle existence avec eux. Je n’achetais pas un vêtement, j’achetais la vie que je lui prêtais. Et cette vie n’était pas celle de ses origines, mais celle de son devenir. A peine ce frisson passé, voilà que le vêtement venait alimenter le cimetière des habits sans âme, au fond d’une armoire. C’est précisément sur ces ressorts-là que joue la fast fashion. Une campagne très chère, une mannequin très belle, un renouvellement des collections (et du désir) effréné, une histoire calquée sur d’autres histoires qui font rêver, et le tour est joué. Et tout cela rend la lecture des étiquettes vraiment secondaire.

Le luxe a énormément œuvré pour faire connaître et valo­riser le savoir-faire dont ses produits sont issus. La fast fashion porte au contraire tous ses efforts sur la mise en scène des devenirs possibles de ses vêtements. Après la tragédie qui a touché les ateliers de confection du Rana Plaza, au Bangladesh, cette marge de l’imagination est à jamais réduite. On a désormais pris conscience de ce dont on se doutait implicitement: qu’un t-shirt qui ne coûte pas plus cher qu’un cappuccino a été produit dans des conditions éthiquement inacceptables. Est-ce d’ailleurs pour des questions financières que notre choix se porte sur lui? Pas nécessairement, mais son prix indique surtout qu’on peut en acheter plusieurs, plus souvent, ou en changer très vite sans que cela ne prête à conséquence. Cette semaine, plusieurs groupes influents du secteur textile, dont H&M et Inditex (propriétaire de Zara), se sont engagés à signer un accord pour améliorer la sécurité des usines. Le gouvernement bangladais, après la pire catastrophe industrielle de son histoire, semble également commencer à prendre ses responsabilités. Et nous? Nous sommes le dernier maillon de cette chaîne de production mondialisée, celui sur lequel l’essentiel repose: le désir. Plus exactement, la confusion du désir d’avoir et du désir d’être. Mais les rets dans lesquels est pris ce désir, aujourd’hui, s’effilochent. Si ces images du Bangladesh émeuvent autant, c’est peut-être qu’elles nous tendent un miroir et nous renvoient l’image du système opaque dont nous sommes captifs, et que nous contribuons pourtant à alimenter.

L’histoire de la mode est pourtant celle de libérations successives, que ce soit du corset ou des images stéréotypées de la féminité. Parce qu’elle est au cœur de l’industrie comme des révolutions sociales, la mode peut être porteuse de changement. Dans d’autres secteurs, l’alimentation par exemple, les comportements ont évolué sur ce point: la nécessité d’établir un lien avec l’origine du produit que l’on consomme est aujourd’hui largement conscientisée dans les pays riches. En exigeant des garanties de la part des industriels pour certifier que les vêtements ont été produits de manière responsable, en portant ses choix sur des vêtements éthiques d’un point de vue humain et environnemental, les consommateurs indiquent aux industriels que ce marché est porteur. Les analyses montrent qu’il suffirait d’une hausse de 1 à 3% de ce que nous payons pour un vêtement pour garantir à ceux qui le fabriquent des conditions acceptables. En connaissance de cause, beaucoup de consommateurs seraient prêts à accepter cette légère augmentation de prix. La responsabilité sociale pourrait alors devenir un enjeu d’innovation et de compétitivité pour les grands groupes textiles comme pour leurs sous-traitants. L’histoire du vêtement que nous portons commence là: sur la part prétendument invisible des étiquettes. Elle est pourtant sous nos yeux, si nous désirons la lire.

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