On ne sait pas vraiment pourquoi l’Islande bat ses records de fréquentation chaque année depuis près d’une décennie. Une juste récompense pour une terre aussi variée qu’énergisante, selon ses amoureux inconditionnels. Pour d’autres, plus rationnels: une simple logique économique, après que la monnaie nationale a perdu près de la moitié de sa valeur en 2008. La folie est en tout cas si forte qu’il faut maintenant s’y prendre des mois à l’avance pour réserver un logement pendant la haute saison, qui court de mi-juin à fin août. Pourtant, du haut de nos seize voyages sur place, on pense pouvoir l’affirmer: le pays a énormément à offrir les dix autres mois de l’année.

Chacun trouvera son coin secret, avec des noms tellement irréels qu’on les croirait inventés par des elfes: Landmannalaugar, Langisjor, Veidivötn… Chaque montagne est un monde différent de sa voisine. Et pour y arriver, il faudra traverser des rivières en voiture. Avec deux sensations extrêmes. La première, physique, avec cette peur chevillée à l’estomac quand on jette son véhicule dans les flots. La seconde, plus rationnelle: aucune assurance ne couvre les moteurs noyés, soit une facture de près de 15.000 euros. Oui, à ce prix-là, ça donne envie d’être prudent.

L’Automne

Ou les automnes, plutôt. Le premier, aux allures d’été indien, permet des moments inouïs de solitude alors que le gros de la troupe des touristes a quitté le pays. Parce que les fameuses routes évoquées plus haut peuvent rester ouvertes quelques jours de plus, et qu’on n’y croise plus personne dessus. Pourquoi, alors que certaines ne se trouvent qu’à quelques kilomètres de la N1, la voie circulaire? Bertrand Jouanne, un Français exilé en Islande depuis plus de vingt ans et directeur de l’agence touristique Ferdakompaniid, nous explique: «J’appelle ça le syndrome du skieur de fond, où 80% des pratiquants restent dans un rayon de trois ou quatre kilomètres autour du centre de la station. Alors qu’en s’écartant un peu, on change de planète.»

L’autre automne, celui qui suit, est-il obligatoirement moins accueillant? La pluie et le sont-ils garantis? On ne sait pas vraiment. On ne sait jamais, là-bas, de toute façon. Le dicton local le confirme: «Si le temps ne te plaît pas, alors attends cinq minutes.» C’est un jeu de touristes, là encore, qui se dispute sur vedur.is ou yr.no, les sites météo références. On peut en sortir consterné lorsque des pluies continuelles sont annoncées, puis se laisser gagner par une douce euphorie quelques heures plus tard, quand les prévisions ont radicalement changé. Bref, c’est impossible à prévoir. Il faut donc prendre son billet d’avion et prier, il n’y a pas d’autre solution.

L’hiver

La période idéale pour contempler les fameuses aurores boréales, ces volutes lointaines et colorées qui s’amusent dans le ciel par temps clair? Oui, mais non, en fait. D’abord, l’honnêteté intellectuelle nous amène à l’avouer: elles sont moins spectaculaires qu’en Norvège ou au Canada, même si l’Islande en fait un argument marketing de première force. Mais surtout, le pays vaut bien plus que cet hypothétique spectacle. Le soleil bas donne une ambiance incomparable sur des sites déjà spectaculaires en toutes saisons. Telle la lagune glaciaire de Jokulsarlon et ses icebergs flottants; ou la cascade géante de Gulfoss, jamais aussi belle que figée dans la glace. Et quel délice d’aller se tremper dans les piscines extérieures, où le contraste entre les 39 degrés de l’eau et les -10 extérieurs est saisissant…

Il faut juste se montrer ouvert à l’improvisation. Les tempêtes peuvent être terribles, et les routes principales ferment alors en un claquement de doigts. Parce que si l’hiver est merveilleux pour les touristes, il est long pour les habitants. À un visiteur qui projetait de s’installer définitivement là-haut, un guide local a répondu, avec des yeux remplis d’incrédulité et de mise en garde: «Venez d’abord vivre chez nous de novembre à mars, juste une fois, et on en reparle après.»

Le printemps

Ce même guide même qui pestait justement contre l’arrivée tardive du printemps en mai 2013: «Ce qui me gêne le plus, c’est que j’ai l’impression de marcher sur des œufs depuis le mois de novembre, avec toute cette glace. J’aimerais bien juste me déplacer en toute décontraction, là…» Le printemps, saison de l’éveil: le cliché est encore plus fort en Islande. Les journées s’allongent très rapidement, pour filer vers les nuits blanches du mois de juin. On peut enfin marcher sur les champs de mousse, ou piquer une sieste dessus tellement elle est confortable. Ou emprunter des chemins enfin libérés de leur blanc manteau. Et puis c’est la période où une faune toute particulière revient élire domicile: les macareux. Ça se passe fin avril début mai, avec un spot imprenable pour les observer: les falaises de Latrabjarg, dans les très isolés fjords de l’ouest. Une destination qui se mérite, tant les kilomètres sont là-bas plus longs qu’ailleurs. Mais le résultat en vaut la peine. Les oiseaux savent qu’ils sont l’attraction principale des lieux et ne se montrent pas farouches. On peut les approcher à moins de deux mètres à tous les coups. Les enfants sont ravis, et les plus grands aussi.

L’été

C’est bien sûr le choix le plus évident pour découvrir le pays. Tout est possible à ce moment-là, notamment un must qui ne se dévoile qu’entre mi-juin et mi-septembre: l’ouverture des routes des terres intérieures. C’est assez compliqué de décrire la variété et la beauté des paysages, parce que les mots resteront forcément en deçà du choc de la découverte. Mais vous verrez des mariages de noir, vert et ocre qui n’existent nulle part ailleurs. Quand se dévoilent ces parures extraterrestres? On ne sait jamais, et ça donne d’ailleurs lieu à un petit jeu gavé de suspense: la consultation quotidienne du site d’ouverture des routes (road.is) pour savoir quand on va enfin pouvoir emmener son 4*4 sur ces pistes très rudes. Et il est impossible d’anticiper quoi que ce soit: les décideurs s’en remettent à la météo et tranchent du jour au lendemain. Cette année, par exemple, les routes n’ont ouvert qu’à la mi-juillet, tellement l’hiver avait été enneigé. Alors qu’en 2012, on pouvait monter aux cratères de Laki dès le 8 juin…