Un jour, une idée

L’Italie du Sud possède son enclave gourmande, rue du Perron à Genève

Alessandro Malerba tient à Genève l’une des épiceries italiennes les plus gourmandes et spirituelles de la ville. Ses lasagnes, sa burrata, ses tortelloni à la truffe, son pain aux olives font le bonheur de l’amateur

Un jour, une idée

L’Italie qui croque, rue du Perron à Genève

Pour un peu, on se croirait dans un film de Totò, cet acteur vedette qui incarne l’Italie des années 1950-1960, sa débrouillardise caustique, ses parties de pétanque sous les platanes. Il débarquerait en Vespa, un panier sur le porte-bagages. Voyez-le, il pousse la porte d’Au Petit Comestible en habitué, il se dirige vers la burrata, l’estime du regard, se laisse tenter par les lasagnes du jour, leur onctuosité pontificale, se tourne ensuite vers le rayon des bouteilles, des rouges de l’Etna, ces vins qui ont du bagout. Puis il devise avec le patron. Ils parlent de tout, du calcio où règne le Torino, de La Dolce Vita de Federico Fellini qui sort au Festival de Cannes.

Rue du Perron, à Genève, Au Petit Comestible détricote le temps. On ne sait plus très bien où l’on est, mais on sent aussitôt que cette épicerie est gourmande et spirituelle. Je sais de quoi je parle, j’habite en face et j’ai une vue plongeante sur le maître des lieux.

Son nom? Un poème: Alessandro Malerba. Prononcez-le juste pour le plaisir, il est romanesque au possible. Cet homme soigne le détail jusqu’à l’onomastique. Il règne en tablier bleu sur son jambon de Parme et ses tortelloni à la truffe, compose des sandwiches qui font saliver le quartier, régale en maître traiteur des fidèles qui viennent de loin. Sa clientèle, justement? Des collégiens en essaim quand sonnent les douze coups de la fringale, mais aussi les fonctionnaires de l’Etat, les banquiers de la Vieille-Ville, etc.

«Ma fierté? sourit Alessandro Malerba. Je salue chacun de mes clients par son prénom.» N’y voyez aucune familiarité, mais plutôt une attention. D’où vient cette distinction? D’une enfance heureuse qui le voit grandir dans les années 1960-1970 entre Turin et un village des Pouilles, cette région burinée où la terre est un labeur et une religion à la fois. Son père a été sous-officier dans l’armée. Il imprime sa loi, mais n’en abuse jamais. C’est lui qui donne au petit Alessandro le goût des produits nobles, qui lui apprend à choisir au marché le fromage qui mettra en fête le palais.

En 1978, l’Italie est sous le choc de l’assassinat d’Aldo Moro, le leader de la Démocratie chrétienne. Alessandro a 18 ans et comme une boule au ventre, une envie d’autres cieux, Genève par exemple où une tante est établie. Il est engagé au Richemond, l’un des plus beaux hôtels du bord du lac. Il grimpe les échelons, bientôt chef de brigade, sert Louis de Funès, «tellement sérieux», et Yves Montand, «imposant, un choc». Il a la haute main sur les banquets. On le distingue. Une banque l’engage, mais comme chauffeur. Conduire des huiles lasse. Ça tombe bien, son frère s’apprête à vendre Le Petit Comestible, rue de la Rôtisserie, à quelques foulées de la rue du Perron. Il rachète en 1996; depuis, il joue les plénipotentiaires d’une Italie croquante.

Son bonheur? Fabriquer le pain aux olives comme autrefois, quand sa grand-mère le réveillait à l’aube pour pétrir la pâte, chauffer le four, accompagner la cuisson des yeux. «Nous mangions ce pain le 8 décembre, le jour de l’Immaculée Conception.»

Ruche à courtisanes jadis, la rue du Perron grimpe, raide, vers les canons. C’est la rampe la plus cinématographique de la ville, avec sa fontaine qui drague le piéton au bout de l’effort. Au Petit Comestible mérite l’ascension, parole de riverain. «Au revoir, Alexandre.» Alessandro Malerba vous accompagne jusqu’à la porte. Exquis, non?

Au Petit Comestible, Genève, 12, rue du Perron; malerba@aupetitcomestible.net

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