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Littérature féminine, la fin de l’âge de discrétion 

Pendant des siècles, les mondes littéraire et social se sont alignés selon une répartition des rôles quelque peu désespérante: les hommes accouchent de livres, les femmes d’enfants. Un coup d’œil aux chiffres des dernières rentrées littéraires semble montrer qu’il s’agit d’une époque révolue. Vraiment?

La littérature «au féminin» a rarement été aussi vivace qu’aujourd’hui. La rentrée littéraire de septembre dernier montre que certains des prix les plus convoités se sont en effet enrichis des noms de nouvelles romancières, publiées pour la première fois. Parmi elles, l’auteure belge Adeline Dieudonné s’est imposée comme la nouvelle star des lettres avec La vraie vie. Elle a remporté pas moins de cinq récompenses, dont le Renaudot des lycéens et le Prix Victor-Rossel. Le grand critique et producteur d’émissions littéraires François Busnel s’est d’ailleurs avoué «totalement subjugué». Cette fable, qui nous plonge dans l’enfer de l’enfance maltraitée à travers les yeux d’une adolescente dotée d’une imagination salvatrice, avait déjà touché plus de 100 000 lecteurs à peine deux mois après sa sortie.

D’autres primo-romancières francophones ont été distinguées, comme Inès Bayard (Le malheur du bas, chez Albin Michel), Meryem Alaoui (La vérité sort de la bouche du cheval, chez Gallimard) ou encore Pauline Delabroy-Allard (Ça raconte Sarah, aux Editions de Minuit). Il importe aussi d'évoquer Estelle-Sarah Bulle et son ouvrage Là où les chiens aboient par la queue (chez Liana Levi, lauréate - entre autres - du prix Stanislas du premier roman) mélange d'autobiographie et de fiction qui retrace l'histoire de sa propre famille et celle, méconnue, de la Guadeloupe. On y découvre la trajectoire d'Antoine, femme flamboyante et libre, depuis son "désert du bout du bourg" jusqu'à la métropole. L'auteure ne peint pas seulement un exil intérieur par touches poétiques et des éclats de créole réinventé, elle crée au fil des pages des rythmes et un langage: un grand livre. 

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Dans les mois à venir réjouissons-nous aussi de retrouver du côté anglo-saxon le dernier roman de la jeune écrivaine américaine Jesmyn Ward, qui dessine avec ses textes une implacable croisée des chemins entre William Faulkner et Toni Morrison (Le chant des revenants, aux Editions Belfond). Jesmyn Ward est la seule femme à avoir reçu deux fois le National Book Award. A l’évidence, toutes ces nouvelles plumes s’inscrivent dans une histoire. Elles ne sortent pas de nulle part. On peut bien sûr penser aux différentes voix féministes d’Adichie ou de Despentes, qui elles-mêmes marchent dans les pas d’illustres aînées.

Rien qu’en littérature française, l’engagement de Beauvoir, le style de Yourcenar, la fausse nonchalance de Sagan ou les silences de Duras ont façonné notre imaginaire collectif: ce ne sont pas les noms de femmes de lettres qui manquent, et cette photo d’ensemble fait plaisir à voir. Demeure pourtant un point noir, et de taille, celui de la représentation des auteures dans l’espace dominant des représentations. En d’autres termes, les écrits de femmes sont globalement moins cités et commentés dans le monde médiatique que ceux des hommes: un handicap de poids pour exister et laisser une trace.

Amnésie chronique

Ainsi le site américain VIDA, centré sur la place des femmes dans la littérature, soulignait que, au cours de l’année 2014, l’écrasante majorité des chroniques étaient constituées de textes d’hommes sur des auteurs masculins, avec un ratio édifiant de 80% pour The New Yorker. C’est notamment pour participer à un effort de rééquilibrage que Claire Do Sêrro, directrice littéraire aux Editions NiL, compte désormais parmi ses missions celle de redéployer l’offre de la maison en «littérature féminine».

Cette expression pose question. L’idée même d’une telle catégorie ne revient-elle pas à enfermer les femmes et leurs discours, et par extension à les marginaliser dans le champ littéraire? Un positionnement que la jeune directrice justifie ainsi: «Ce qu’on entend par littérature féminine est surtout une question de sensibilité. De façon pragmatique, on peut dire qu’il s’agit de la littérature écrite par les femmes, et pas forcément pour les femmes. En tant qu’éditrice, ce qui m’intéresse, c’est la femme dans tous ses états… Il manque encore une diversité de représentation des voix. La littérature féminine ne rentre pas obligatoirement dans les cases «féministe» ou «comédie romantique». J’ai à cœur que des femmes soient lues sans les enfermer dans l’une de ces catégories. C’est tout le paradoxe d’une expression comme celle-ci.»

On aurait pu croire, après un XXe siècle particulièrement fécond, qu’il s’agisse là d’un combat d’arrière-garde. Christine Planté, professeure émérite de littérature française à l’Université Lyon II, nous met en garde: «Il existe en matière d’histoire culturelle – et plus encore quand il s’agit des femmes – une tendance à la perte de mémoire. Ce qui produit une histoire discontinue, empêchant les transmissions et les héritages. A chaque génération, les choses se passent comme si les femmes n’avaient pas, ou presque pas, écrit, créé, pensé et agi auparavant. C’est en raison de cet oubli qu’on tend à surestimer la nouveauté et la fécondité du XXe siècle, en ignorant le nombre de femmes qui écrivaient des romans, de la poésie, des essais, et avaient une place dans la vie littéraire et intellectuelle au siècle précédent.»

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Ainsi, les grandes voix de Virginia Woolf ou de Simone de Beauvoir sont plus vivement inscrites dans la mémoire récente, d’autant que leurs discours offrent une résonance directe avec les préoccupations féministes contemporaines. Or il importe de ne pas faire oublier toutes celles qui ont écrit avant elles, ni la richesse et la variété de ce qu’elles ont écrit. «On a trop réduit George Sand à quelques romans champêtres, Marceline Desbordes-Valmore à quelques poèmes d’amour ou sur les enfants, poursuit la professeure. C’est dans ces oublis et ces pertes de mémoire que se fait l’impossibilité de reconnaître la part des femmes dans la culture et la création.»

Le piège du féminin

Christine Planté a été l’une des voix les plus importantes à s’interroger à la fin des années 1980 quant au bien-fondé de la notion de «littérature féminine». Elle défendait dans son essai La petite sœur de Balzac, publié au Seuil en 1989, une position universaliste très claire, tenue aujourd’hui par plusieurs figures de cette nouvelle scène littéraire, à l’instar de Meryem Alaoui (voir notre interview en page?) qui refuse de se voir imposer la question du genre. Comme elle l’explique, «le féminin est un piège que l’on tend aux femmes; toute la difficulté pour elles est de ne pas s’y laisser enfermer, en revendiquant des valeurs propres qui sont souvent celles qu’on leur a autorisées ou assignées, et en s’épuisant à se définir ou à se justifier par rapport à ce «féminin» supposé».

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Longtemps, les femmes ont dû respecter une place circonscrite dans le monde des lettres. Elles étaient tolérées au nom de certaines qualités naturelles qui leur étaient attribuées: l’épistolaire, certains types de romans, des écrits destinés aux jeunes filles ou aux enfants. C’est contre ces enfermements successifs dans des genres littéraires bien définis qu’il s’agit d’être vigilant.

Femmes du futur

Sytske van Koeveringe est une jeune romancière néerlandaise. Son premier livre, C’est lundi aujourd’hui (chez NiL), est une petite merveille d’intelligence et de style, que le quotidien national Trouw n’a pas hésité à comparer à Mrs. Dalloway, le célèbre roman de Virginia Woolf publié il y a presque cent ans. Elle y dépeint le quotidien d’une jeune femme qui fait des ménages et se plonge chaque jour dans d’autres vies que la sienne, au risque de s’y noyer. Quand on la rencontre lors de son passage à Paris autour d’un café et d’un croissant vite engloutis, la place des femmes dans le monde littéraire ne semble pas la tarauder plus que ça.

Elle évoque surtout la difficulté à «exprimer un point de vue clair sur un sujet aussi vaste», avant de souligner pourtant qu’elle sent aujourd’hui qu’il existe «un mouvement». Elle se demande si d’une certaine façon «les auteures n’osent pas plus de choses, en étant plus expérimentales dans leur manière de se présenter et de présenter le monde dans lequel elles évoluent». Une chose est sûre: la compréhension de ce dernier ne peut que s’enrichir des regards que les femmes posent sur lui. Non en tant que femmes, mais en tant qu’individus qui se sont trouvés trop longtemps en note de bas de page d’une littérature présentée comme universelle.

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