Un jour, une idée

A Genève, le paradis du livre d’occasion

Vous l’ignorez, mais la bibliothèque d’Alexandrie a survécu, à quelques foulées de la gare Cornavin à Genève. Elle se dissimule dans une cour biscornue, au cœur du quartier de l’Ilot 13. On vous fait courir? Un peu. Mais le chasseur de livres rares – ou pas –, le romantique qui traque l’insolite pour fixer ses rendez-vous galants, le spirituel qui sniffe la pensée en insatiable, l’étudiant qui flaire la bonne affaire, n’hésitera pas. La Trocante sera son embarcadère, son repaire, sa romance.

On s’emballe? Mais entrez donc. Vous venez de franchir le seuil d’une librairie d’occasions unique. Un édifice de papier, avec ses dizaines de milliers de volumes, anciens ou presque neufs, tous distingués, distribués selon leur nationalité, leur genre, leur robe.

A votre droite, un homme veille. C’est Nicolas Barone, le maître de maison. Vous avancez: à vos pieds, à hauteur de toque, partout, des trésors attendent leur heure. Devant vous, comme dans un bateau ivre, des cabines invitent au voyage. Dans l’une d’elles, c’est toute la littérature française qui vous fait de l’œil. Des soldats inconnus de la lettre, des monuments oubliés comme Paul Léautaud et son journal astronomique, des bileux flamboyants comme Philippe Muray. Vous étouffez? Alors engouffrez-vous dans l’alvéole voisine. Là règnent les bédéastes.

Le bonheur de la Trocante est géographique. Des continents se côtoient en version miniature. On est spéléologue ou alpiniste selon l’humeur. Vous prendrez bien un peu de hauteur? Empruntez l’escalier en bois et laissez-vous happer par ce titre: «Erotisme du pied et de la chaussure». Mais vous êtes sur la coursive à présent: toute la fiction du monde, de la science-fiction au polar, s’assouplit en livres de poche. D’en haut, la vue est imprenable: la librairiese déploie en ville, avec ses tourelles, ses canaux, ses quartiers lointains.

En descendant, on tombe sur la muraille de Chine: une bibliothèque à la gloire des auteurs asiatiques. Nicolas Barone raconte qu’il vit – mal – de ça depuis 25 ans, qu’il ne sait rien faire d’autre. D’où viennent les ouvrages? Souvent, des bibliothèques des défunts, dit-il. Dans Fahrenheit 451, Ray Brad­bury imagine une société qui brûle ses livres. Son héros, le pompier Montag, sauve tout ce qu’il peut. La Trocante est son paradis. Et le nôtre aussi.

La Trocante, livres d’occasion, 15 bis, rue des Gares, ouvert lu-ve 15h-19h; sa 14h-18h.