Échappements spéciaux

Et si l’on jetait l’ancre...

Le dépassement de soi est inscrit dans les gènes des horlogers. Voilà pourquoi, après une phase de réappropriation d’un savoir-faire ancestral, de plus en plus de concepteurs remettent en cause les fondamentaux et proposent des alternatives à l’ancre suisse. Entre précision accrue et souci de se distinguer, voici un petit tour d’horizon des nouveaux organes de régulation déjà disponibles ou en passe de le devenir…

Une montre mécanique est la somme d’un mouvement, dont le mode de fonctionnement et de régulation par ancre suisse est toujours sensiblement le même depuis maintenant cent cinquante ans, et d’un habillage spécifique créé par les maisons pour la différencier des autres. Produit d’une longue quête pour atteindre une précision toujours meilleure, elle a miraculeusement échappé dans le courant des années 70 à une révolution majeure en matière de mesure du temps, qui a vu la technologie du quartz l’emporter sur toutes les autres. Cet objet devenu obsolète, et par conséquent voué à disparaître, est revenu de plus belle sur le devant de la scène dans le courant des années 90, cultivant intentionnellement des valeurs classiques pour séduire un auditoire à la recherche d’un objet fonctionnel et statutaire à forte charge émotionnelle, susceptible de retranscrire des affinités personnelles. Ce sursaut d’une technologie dépassée face à l’avancée du progrès est le seul exemple connu à ce jour de régression technique visible dans notre civilisation. Conscientes de cet état de fait, quelques marques se sont dès lors penchées sur les différents moyens dont elles disposaient pour donner une nouvelle dynamique à un métier qui, vu de l’extérieur, apparaît souvent comme conservateur.

Toujours viser la précision

Très tôt, les grandes maisons historiques se sont rendu compte de la supériorité des régulateurs à ancre suisse sur n’importe quel organe réglant manufacturé. Facile à produire en nombre, il s’est imposé face aux échappements à virgules, à chevilles ou à cylindres réputés pour avoir des rendements très moyens, dès l’instant où il a été possible aux marques d’acquérir des rubis de synthèse et par conséquent de produire en masse un mécanisme auparavant destiné aux garde-temps les plus chers. Devenues très précises et fiables à l’aube du XXe siècle, les montres de série ont sonné le glas de tous les mécanismes qui avaient brillé au siècle précédent. Jusqu’à l’aube des années 70, bien peu de marques entendaient remettre en cause ce mode de fonctionnement même si elles travaillaient à l’élaboration d’une nouvelle génération de mouvements: ceux pilotés par des quartz. L’histoire horlogère a inscrit dans ses gènes une continuelle course à la précision. Voilà pourquoi le quartz devait inéluctablement l’emporter sur la pure mécanique à partir de 1975-1976, années durant lesquelles il devint plus économique pour les marques de produire des montres à quartz et de créer des mouvements dont le fonctionnement et l’affichage horaire étaient indépendants de rouages.

Réformer sans dénaturer

Tout aurait alors pu s’arrêter là et les montres mécaniques disparaître comme ont récemment disparu d’autres technologies. Mais les consommateurs ont, pour une fois, refusé de s’en remettre à la seule électronique pour afficher le temps qui passe, comme s’il était devenu naturel à force de siècles de pratique que l’heure soit lue à l’aide de mouvements mécaniques réalisés de main d’homme. Une fois de retour sur le devant de la scène, il allait falloir réapprivoiser cet art. Seulement, on ne change pas certaines habitudes et, dès la reprise, les horlogers sont repartis en quête de nouveaux échappements susceptibles de leur faire accéder au septième ciel horloger, celui de la pure chronométrie. Le premier de cette nouvelle génération à s’être penché sur le problème du remplacement de l’ancre fut sans conteste l’Anglais George Daniels qui a mis au point un échappement libre baptisé Co-axial. Efficace sur le papier car doté d’un haut rendement et fonctionnant à sec, il s’est révélé en phase de production industrielle légèrement moins efficace, mais suffisamment supérieur à l’ancre suisse classique pour équiper toutes les montres haut de gamme de la maison Omega. Depuis maintenant plus de dix ans (lancement de l’échappement en 1999 et commercialisation en 2007 du calibre Hour Vision d’Omega), cet organe réglant appartenant à la famille des échappements libres a ouvert les hostilités en matière de précision mécanique car, en raison de son mode de construction, il obtient une certification COSC ­ (contrôle officiel des chronomètres suisses) sans difficulté particulière.

A la source du siècle des Lumières

Sensiblement à la même époque, autrement dit en 2001, a été présenté dans la montre concept Freak d’Ulysse Nardin un échappement innovant appelé Dual Direct. Ce système mis au point par Ludwig Oechslin, inspiré selon toute vraisemblance par l’oscillateur naturel d’Abraham Louis Breguet, dispose, comme le sien, de deux roues d’échappement, mais cette fois produites en silicium en raison de l’avancée de la technologie. Si ce modèle mécanique a évolué après 2004, il a toutefois servi de base de réflexion à toute une nouvelle génération de groupes de régulation (en 2006 et la Freak Diamond Heart) mis au point par cette manufacture toujours à la pointe de la technologie. Dès lors, la révolution était en marche. Voilà sans doute pourquoi Audemars Piguet a présenté au public en 2005 un échappement libre à coup perdu dérivé de celui, mis au point par l’horloger Robert Robin en 1791. Si, à son époque, cet organe n’eut pas l’audience qu’il ­méritait, c’est qu’il demeurait fragile et surtout d’une grande ­complexité de fabrication avec les outils dont disposaient les horlogers d’alors. Aujourd’hui fiabilisé et surtout usiné sur des machines à commandes numériques de précision, ce mode de régulation très inspiré par les échappements de chronomètres de marine à détente doit pouvoir supporter de battre à haute fréquence comme cela avait été annoncé lors de son lancement. En tout état de cause, le rendement qui lui a été appliqué lorsqu’il a été installé dans la dernière Millenary en 2011 n’excédait pas 28 800 alternances par heure, un rendement devenu standard pour les montres de luxe. Original et pertinent dans la mesure où les échappements à coup perdu sont plus précis que ceux à ancre, cet organe réglant devrait être appelé à se généraliser dans les instruments produits par la manufacture du Brassus. Seulement, il n’en est rien et la manufacture, toujours entre les mains des familles fondatrices, n’a pas présenté en cette année du 40e anniversaire de la Royal Oak un modèle équipé de cet échappement révolutionnaire ne nécessitant théoriquement aucune lubrification pour fonctionner.

De toute évidence, la chronométrie devait titiller les synapses de quelques horlogers dans les années 2005-2006 car Audemars Piguet n’est pas la seule maison à avoir envisagé de développer une montre à complication dotée d’un échappement original, apparenté à ceux employés par les chronométriers de marine. En effet, en 2005 Breguet présentait en toute confidentialité un échappement à détente, prototype qui devait être éclipsé en 2006 par la présentation au sein de la manufacture Jaeger-LeCoultre de son nouvel échappement intégré à la Reverso Grande Complication à Triptyque. De ce fabuleux instrument, on ne retiendra ici que son organe apparenté à la famille des échappements à détente. Spécialement développé pour pouvoir être installé dans une montre-bracelet sans risques, cet organe réglant à impulsion directe et coup perdu a d’emblée été considéré par les puristes comme l’un des échappements les plus aboutis du marché et capable, sans doute, d’une incroyable précision. Depuis sa première présentation, les amoureux de précision attendent avec impatience le lancement d’un modèle spécialement paramétré pour concourir pour le Prix international de chronométrie, rétabli depuis peu… Mais la compétition sera sans doute relancée si la manufacture Rolex propose, un jour, une montre équipée d’un échappement original sur la base d’un brevet (US 2008/0279052A1) déposé par ses soins en 2008 aux Etats-Unis. Bien sûr, tout cela n’est que conjectures…

Revoir le meilleur à la modernité

Ce n’est toutefois pas le seul organe réglant dont le dessin semble inspiré par des études du passé. A l’aube des années 2000, l’horloger français François-Paul Journe proposait déjà le chronomètre à résonance dont les deux balanciers allant l’amble grâce à la résonance étaient la transcription rapportée aux montres des travaux réalisés par Antide Janvier, un horloger célèbre du XVIIIe siècle, sur les régulateurs de précision. Aujourd’hui, celui mis au point par la marque Rudis Sylva, baptisé l’Oscillateur Harmonieux, semble pour sa part avoir quelques connivences avec l’oscillateur naturel développé par Abraham Louis Breguet à l’aube du XIXe siècle. On sait qu’en ces temps, il n’était pas au point car les matériaux employés ne donnaient pas satisfaction. Aujourd’hui, ce mécanisme très largement repensé par le maître horloger Mika Rissanen et servi par une technologie de pointe, permet d’obtenir des résultats impressionnants en matière de précision puisqu’il est annoncé comme pouvant atteindre des résultats supérieurs à un tourbillon classique. Original dans son mode de construction, ce groupe de régulation, servi par deux balanciers appairés et montés dans une cage effectuant une révolution en soixante secondes, semble donner d’excellents résultats en termes de précision grâce à la résonance.

Evidemment, sans chercher à repartir de zéro, d’autres maisons ont travaillé sur les évolutions possibles de l’échappement à ancre. C’est ainsi que Patek Philippe a développé ces six dernières années le département de recherche «Patek Philippe Advanced Research» qui a permis la mise au point d’un groupe de régulation (roue d’ancre, ancre, balancier et spiral) entièrement nouveau sur la base de composants en silicium. En 2005, la roue en Silinvar ne nécessitant pas de lubrification était créée. L’année suivante, le Spiromax (spiral) voyait le jour, et en 2008 le Pulsomax (échappement). Ne manquait plus alors que le balancier proposé en 2011, sous le nom de GyromaxSi®. Cet ensemble aujourd’hui cohérent de composants est à même d’améliorer sensiblement le rendement des montres sans en modifier structurellement le fonctionnement. En effet, tout en étant différent dans le mode de fabrication, l’assortiment en silicium de Patek Philippe demeure pour les puristes un échappement libre classique dont seule a changé la matière dans laquelle il est monté. On retiendra tout de même qu’en raison des contraintes entraînées par les modifications inhérentes au travail du silicium, ce type d’échappement n’est plus tout à fait un échappement à ancre classique, tout en le restant fondamentalement.

Ce n’est en revanche pas le cas de l’échappement Constant développé par Girard-Perregaux sur la base d’une idée de Nicolas Dehon déposé en 1998 alors qu’il travaillait chez Rolex (lire HS Horlogerie du 3 septembre 2008). Dans cette construction revenue sur le devant de la scène dix ans après son invention, les ingénieurs ont employé le silicium, mais renoncé au mode classique de régulation. En effet, ce mécanisme innovant et toujours en phase de développement, a la particularité d’exploiter l’élasticité et la déformation programmée et constante d’une très fine lame de silicium comme régulateur d’un groupe mécanique comprenant deux roues d’échappement, une sorte d’ancre couplée à la lame ressort en silicium et un balancier spiral classique. Selon les ingénieurs en place, on devrait en savoir plus l’an prochain…

Innover pour atteindre l’asymptote

Mais toutes les marques ne font pas du neuf en retravaillant des mécanismes hérités du passé. Certaines ont pris des options plus radicales: Seiko, par exemple, en commercialisant la première montre à quartz de série qui mettait un terme à l’hégémonie de la pure mécanique dans la mesure du temps individuelle. Et durant les années 60, certaines maisons dont LIP, en France, ont développé et produit des mouvements électromécaniques assez intéressants (Lip Nautic-Ski) faisant appel à des balanciers excités électro-mécaniquement. Aujourd’hui disparues, ces montres exploitant l’énergie magnétique pour fonctionner sont depuis peu scrutées avec un certain intérêt par des marques soucieuses de faire de l’audience avec des procédés dont l’originalité leur garantit un succès certain, même s’il faut l’avouer, le résultat n’est pas toujours à la hauteur des espérances des passionnés de chronométrie. Dans le cas de la TAG Heuer Grand Carrera Pendulum Concept présentée en 2010, le calibre mécanique dont le balancier était régulé par un champ magnétique de 6 Hz méritait d’être amélioré. Dans le cas présent, le mouvement atteint sa fréquence de fonctionnement grâce à un champ magnétique et non plus un spiral classique. Vibrant à haute fréquence, ce cœur prometteur devrait revenir l’année prochaine sur le devant de la scène très largement amélioré comme le laissait entendre Guy Seymon, l’ingénieur chargé du développement chez TAG Heuer.

Associer le meilleur de deux technologies

En matière de magnétisme, bien des choses ont déjà été réalisées et en particulier le calibre Spring Drive de Seiko, un produit lancé en 2005. Méconnu, cet échappement innovant réunissant de façon harmonieuse le meilleur de la technologie du quartz et de la mécanique a donné naissance à un régulateur rotatif (et non plus oscillant comme les montres classiques) entraîné par un train de rouage mis en œuvre par un classique ressort enfermé dans un barillet et non pas par un accumulateur électrique. Le développement de ce produit, inventé en 1977 par Yoshikazu Akahane, a demandé à la marque japonaise vingt-huit ans de recherches et de développements. De cette recherche fondamentale est né un mouvement ­mécanique à remontage automatique doté d’une réserve de marche de 72 heures, d’un balancier effectuant 28 800 rotations par heure et d’un organe de régulation appelé «Tri-synchro». Ce dernier a pour mission de conserver au balancier une rotation toujours constante en agissant électro-mécaniquement sur son axe. Ces montres, toutes éditées en série limitée, montées à la main par la fine fleur des horlogers de la manufacture et très appréciées des vrais connaisseurs, sont suffisamment précises pour que la marque garantisse un écart de marche de l’ordre de quinze secondes par mois au maximum. Autrement dit, une dérive guère supérieure à celle d’une montre à quartz ordinaire.

Il aura fallu le temps, mais ce produit incroyable a fini par titiller la susceptibilité des Suisses. Preuve de leur capacité à innover, deux maisons ont récemment dévoilé leurs prototypes de montres équipées de nouveaux régulateurs. Celui proposé par TAG Heuer, baptisé Mikrogirder, et annoncé par la marque comme la réinvention du régulateur mécanique, conserve une roue d’échappement et une ancre, mais renonce au balancier que l’équipe d’ingénieurs, dirigée par Guy Seymon, a remplacé par des éléments métalliques. Associés selon un ordonnancement très spécifique, ils sont destinés à entrer dans une phase de vibrations harmoniques à une fréquence donnée. De cette façon, l’organe de régulation ayant la forme d’une lame ressort (oscillateur linéaire) une fois excité mécaniquement entre en vibration et libère de façon contrôlée le train de rouage en prise avec les indicateurs permettant de lire les informations temporelles au cadran à la précision du 1/2000e de seconde.

L’idée de travailler sur les ondes et les hautes fréquences vibratoires devait être dans l’air car la manufacture De Bethune a présenté en avant-première à Genève un nouveau type d’organe de régulation appelé «Résonique», basé sur les lois physiques d’éléments mécaniques qui entrent en résonance. La maison indépendante De Bethune ouvre ainsi la voie à une nouvelle discipline basée sur la synchronisation réussie entre un oscillateur à fréquence sonore (900 Hz) et un rotor à échappement magnétique dans une montre mécanique. Il s’agit donc d’un échappement magnétique qui, à partir d’une certaine fréquence, entre en résonance et se cale sur une fréquence constante, avec pour résultante théorique de garantir une précision absolue.

Ces dernières années, bien des maisons ont pris le parti d’utiliser le magnétisme pour réguler l’oscillation d’un balancier ou le dévidement d’un rotor. Cette réflexion est à mettre en parallèle avec celle que les horlogers ont eue dans les années 60, lorsqu’ils se sont rendu compte qu’un cristal de quartz stimulé électriquement vibrait, sous certaines ­conditions, à une fréquence stable ou constante en raison de propriétés piézoélectriques remarquables permettant d’obtenir des fréquences d’oscillation très précises. Forts de ces premiers ­contacts avec une science horlogère que l’on soupçonne comme ayant un bel avenir, les maîtres d’aujourd’hui ont bon espoir de parvenir à faire fonctionner des montres purement mécaniques à l’aide des hautes fréquences et d’offrir ainsi à l’horlogerie, sans l’ajout de piles considérées comme vulgaires, de tendre vers ce «Graal» que représente pour tous les amateurs la perfection horaire. Nous n’y sommes pas encore, mais nous en suivons le chemin… Que le grand horloger nous entende!

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