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Alexander McQueen. 
© Victor VIRGILE

Mode

A Londres, le pragmatisme froisse la poésie

La capitale anglaise accueillait la semaine passée les défilés automne-hiver 2016-2017. Les impératifs commerciaux engendrent des collections rapides à consommer. La créativité en prend un coup. Une saison fragmentée

Que se passe-t-il à Londres? Une révolution? Un séisme? Dans le microcosme qu’est la mode, des logos et des noms changent, les podiums regorgent de it-robes, de it-manteaux, de it-sacs et de it-chaussures. Il y a des objets du désir, des vêtements et des accessoires faciles à s’approprier. Il y a du bon marketing. Mais y a-t-il seulement un rêve, une vision? Quelques jours après la Fashion Week, l’heure anglaise est à l’incertitude.

Tout a commencé début février. Après avoir fait fusionner ses labels Brit, London et Prorsum en une ligne unique, le directeur artistique de Burberry Christopher Bailey annonçait que, dès le mois de septembre, ses collections homme et femme seraient présentées simultanément et vendues juste après le défilé selon le principe du «see now, buy now» (aussitôt vu, aussitôt acheté). L’un des buts de ce remaniement inédit de calendrier? Plaire à un consommateur pressé, satisfaire ses envies (réelles ou supposées) d’immédiateté. De ce point de vue, la collection présentée aux Kensington Gardens était une réussite. On a vu les tops du moment rouler leurs (frêles) hanches dans des minirobes en lurex à imprimé seventies. On a vu d’imposants blousons en mouton retourné, des vestes d’officier à gros boutons dorés et des longs manteaux à carreaux façon plaid de chalet. Et du python, beaucoup de python. Bleu, vert, rouge, jaune, il s’insinuait dans les doublures des robes, rampait sur les bottines cloutées et les sacs à main patchwork personnalisables en boutique. Dans l’ensemble, une collection séduisante, facile à porter. Et à oublier.

Coca léger

Chez Mulberry, qui revient sur les podiums après une absence de trois ans, les impératifs commerciaux étaient également assis au premier rang du défilé. Dans l’espoir de faire remonter des ventes en berne, la griffe anglaise a fait appel à Johnny Coca, ex-designer d’accessoires à succès chez Céline. Dans un exercice d’autoréférence très réussi, Coca a d’ailleurs fait souffler un vent «céliniesque» sur les nouveaux sacs Mulberry: pureté des lignes, versatilité et mélange de couleurs plutôt osé (violet et bordeaux, bleu cobalt et orange). Nul doute que le succès en boutique sera au rendez-vous. Pareil pour les longues capes marines surpiquées de rouges esprit campagne anglaise, les pantalons minimalistes et les robes-chemises plissées. Sans compter les perfectos de cuir cloutés, qui feront le bonheur des fashionistas venues compléter le kit de la parfaite petite punkette. En mêlant différents styles vestimentaires et plusieurs registres sociaux, Johnny Coca réussit son entrée chez Mulberry. Mais pour être surpris, ému ou dérangé, il faudra repasser.

Star de la scène anglaise, le jeune J. W. Anderson se dit indifférent aux considérations marchandes. Contrairement à Burberry, celui qui est aussi directeur artistique de Loewe (griffe espagnole appartenant à LVMH) refuse que les défilés de sa marque londonienne se transforment en vulgaires vitrines pour clients impatients. «Le spectateur doit souvent faire mariner les silhouettes et les collections dans son esprit, il doit s’y habituer. Si ces vêtements devaient tout de suite aller en boutique, ils pourraient couler», a-t-il déclaré au New York Times juste après sa présentation. A raison. Sa proposition pour l’automne-hiver 2016-2017 est surprenante, convaincante, mais pas évidente à digérer. Minijupes qui ressemblent à des nuages, pantalons trompettes à rayures zips, vestes trapèzes en satin floqué, chemise à manches et plastron clouté. Bref, un grand n’importe quoi tout à fait maîtrisé. Car malgré les apparences, Mr Anderson est très au fait des impératifs commerciaux qui s’imposent à tout designer. Au milieu d’un chaos apparent, il parvient à attirer notre œil sur des pièces compréhensibles, un top en satin bleu roi, un hoodie en fourrure, un sac bleu clouté ou ces fantastiques bottines recouvertes de plumes en métal.

Hyperindividualisme

Dans le fond, J. W. Anderson n’est pas si éloigné de Burberry. Comme le champion du «made in Britain», le jeune prodige a misé sur des fragments de mode. Des snapshots (instantanés), selon ses propres termes, des morceaux de femme à combiner avec d’autres morceaux de femme grappillés ailleurs. La note du défilé Anderson résumait bien cette mouvance hyperindividualiste traversant la mode – et la société. Elle comportait cette citation du grand décorateur anglais David Nightingale Hicks: «Aujourd’hui, l’excitation réside dans la liberté que possède l’individu de faire ses propres choix et dans les nombreuses possibilités qui lui sont offertes.» Comme postulat mode, on ne peut imaginer plus moderne. De nos jours, plus personne n’aspire à un total look. Chaque individu est devenu son propre styliste, mixant les créateurs, les genres et les époques à sa guise. Mais face à cet inévitable pragmatisme, que reste-t-il de la poésie, du rêve inhérent à la mode? Où sont passées la promesse de transformation, les silhouettes qui donnent envie de crier: «Je suis cette femme!»?

Douceur nocturne

Il a fallu attendre le défilé Alexander McQueen pour vibrer. Après quinze ans de défilés à Paris, la griffe anglaise était de retour à la maison le temps d’une saison. Très enceinte, la directrice artistique Sarah Burton voulait rester à Londres, où elle réside. Aux femmes vénéneuses vénérées pas McQueen, Burton a substitué une féminité adoucie, mais non moins mystérieuse. La première partie de la collection flirtait avec un surréalisme à la Schiaparelli. Des manteaux de brocart rebordés de montres, d’yeux, de papillons ou de bouches. Un psychanalyste y verrait sûrement un lien avec la grossesse de Mrs Burton, mais c’est une autre histoire. Les autres créatures qui hantaient le podium étaient comme ces fleurs nocturnes qui dévoilent leur parfum la nuit tombée. Anges gothiques avec leur robe de mousseline corsetée et découpée sur la poitrine, ou punkettes chics avec leur tailleur à brides bondage. Entre rêve et réalité, les dernières silhouettes semblaient tout droit sorties d’un songe, des sylphides sentant la nuit étoilée grâce à de somptueuses robes en mousseline rebordées de poudre d’étoiles et de phases de la Lune.

L’onirisme était aussi au rendez-vous chez Roksanda, la griffe de la créatrice serbe Roksanda Ilincic, avec ses robes couleur Renaissance aux coupes seventies. On retiendra aussi la collection du designer anglais Erdem Moralioglu, avec ses silhouettes années 1930-40 rappelant Vivien Leigh ou Lauren Bacall au début de sa carrière. Avec leur proposition sophistiquée, romantique, ces créateurs ne sont toutefois pas parvenus à obtenir la même puissance que Simone Rocha. Le défilé de cette étoile de Londres, maman depuis quelques mois à peine, était une poétique exploration de la maternité et de la féminité. Des robes roses ou crème. Aériennes, légères, de vraies bulles de savon. Des volumes généreux, des tabliers en gaze cousus sur des robes et des manteaux en tweed. Doux, comme un bonbon. Mais comme toujours dans les défilés de Simone Rocha, une voix plus sombre s’est aussi fait entendre avec des robes noires, des tweeds et de la fourrure noire. Ou encore un rouge dont l’agressivité venait contredire la tendresse associée à la maternité. Une vision aboutie d’une femme duale, complexe.

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