Fragrances

Louis Vuitton se met aux parfums

La marque de luxe 
a décidé de se lancer dans un nouveau métier: le parfum. Elle a confié 
ses sept premiers opus, lancés 
en septembre, 
au parfumeur Jacques Cavallier-Belletrud. Sept histoires d’amour 
qui se chuchoteront dans le cou 
des femmes 
qui le porteront

Cela faisait des années que bruissait la rumeur du lancement d’un parfum chez Louis Vuitton. Il y en a eu par le passé, notamment le fameux Heures d’Absence, du nom de la propriété de la famille, lancé en 1927, mais aucun qui n’a su traverser les années.

Le projet a mis du temps à prendre corps: quatre ans. A raison: ce n’est pas un, mais sept parfums qui sont nés des formules de Jacques Cavallier-Belletrud. Sept fragrances qui sont autant de moments de la vie d’une femme racontées par le parfumeur: Dans la Peau, Contre Moi, Apogée, Turbulences, Matière Noire, Mille Feux, Rose des Vents.

Louis Vuitton les a dévoilés en juillet, aux Fontaines parfumées, une ancienne parfumerie restaurée en plein cœur de Grasse où sont désormais installés les ateliers des parfumeurs du groupe LVMH, et où travailleront Jacques Cavallier-Belletrud et François Demachy, le parfumeur de Dior. La bastide est entourée d’arbres et de fleurs et de beauté. Les bienheureux!

Pour concevoir ces sept fragrances, Jacques Cavallier-Belletrud a utilisé de nouvelles technologies afin d’obtenir des résultats au plus proche de ce qu’offre la nature: le traitement au CO2, qui permet de restituer l’odeur d’un jasmin comme si on l’avait là, en fleur, sous le nez, sans ces notes supplémentaires dues aux procédés d’extraction habituels. Le cuir lui, a été «infusé», ce qui lui confère une nouvelle fraîcheur. Tout cela est subtil. Il faut se parfumer, et laisser monter en soi des images, pour saisir en quoi ces procédés induisent une écriture parfumée différente.

– Comment avez-vous travaillé ces sept histoires parfumées: comme un romancier qui utilise des notes au lieu de mots?

– Jacques Cavallier-Belletrud: Un parfum, c’est une idée, un concept. Il faut d’abord l’idée, dessiner le croquis et ensuite on peut bâtir le scénario, mais il faut une histoire solide.

– En parlant d’histoire, le parfum qui s’appelle «Dans la Peau» sent l’amour: c’est la reconstitution d’une nuit, d’une vie de passion?

– Ce parfum, c’est celui que sent ma femme. J’ai peut-être reconstitué une odeur d’amour, mais inconsciemment. J’ai voulu incarner la sensualité à travers des muscs exceptionnels, des notes de cuir, mais comme je ne suis qu’un homme, j’ai eu peur d’être grossier, trop caricatural. Je voulais travailler dans une sorte de délicatesse et je pense que de toute ma carrière, c’est le parfum qui est le plus abouti sur le plan de l’expression de la sensualité. Il exprime ce pourquoi on est attiré et ce par quoi on est attiré en premier.

– «Contre Moi», qui a un titre explicite, exhale une fragrance de vanille très joyeuse. J’ai l’impression qu’avec ces sept parfums, vous avez écrit sept histoires d’amour.

– Ce sont sept histoires de femmes oui, sept histoires d’amour. Avec «Contre Moi», je voulais faire un parfum qui vous donne envie de «manger» le cou de celle qui le porte. Il en émane une joie, une «pétillance» qui dure, mais en même temps une sorte de distance. Vous êtes très attiré, mais vous dites: quand même!

– Je m’attendais à ce que le nouveau parfum Louis Vuitton soit un cuir. Or on ne retrouve pas cette note dans tous vos parfums: il n’y en a ni dans «Apogée», ni dans «Rose des Vents».

– Le cuir n’était pas une obligation dans ma tête. C’est une note difficile à traiter en parfumerie. Je l’ai travaillée comme une infusion de cuir, parce que je voulais une tonalité naturelle juste. Toutes les molécules que nous avons à disposition pour faire des cuirs sont très violentes et difficiles à doser. Je ne voulais pas non plus utiliser des matières animales, parce que je trouve que cela ne correspond plus à la parfumerie d’aujourd’hui.

– Pourquoi?

– On utilisait autrefois ces notes animales – castoréum, civette – pour dynamiser le parfum. On mettait des tombereaux de patchouli, de vétiver, de choses très violentes. Ce n’est pas mon écriture, ce qui ne m’empêche pas de créer des parfums avec du contenu, beaucoup de personnalité.

– Pendant la présentation, vous avez évoqué un traitement au CO2. Quand on hume le résultat, c’est comme si vous aviez «écrémé» les matières premières comme la rose ou le jasmin.

– Absolument: on ne garde que la quintessence de la fleur. L’idée était de la préserver telle qu’elle est. Il existe plusieurs techniques d’extraction aujourd’hui, comme le head space*. C’est très bien, mais cela implique que l’on reproduise l’odeur de manière synthétique, avec toutes les limites que sous-entend cette technique. Pour obtenir un absolu qui est l’extrait le plus pur d’une plante, il faut faire bouillir les fleurs. Mais en faisant cela, on tue les notes fragiles qui en font la délicatesse et la beauté. Rien ne vaut la véritable odeur du jasmin. Comment mettre des fleurs fraîches dans un flacon? En les traitant au CO2.

– En quoi consiste cette technique?

– Le principe est le même que l’extraction par solvants volatils** sauf que l’on utilise du CO2 supercritique. C’est la société Firmenich à Grasse qui nous fournit. Pour cette technique, on travaille à basse température, on ne fait donc pas bouillir les fleurs, et on ne les dénature pas. Le résultat est exceptionnel. On obtient une fraîcheur florale que l’on ne peut retrouver que dans les fleurs et pas dans leurs extraits.

– Comment avez-vous eu l’idée de faire une infusion de cuir?

– Quand j’ai visité les ateliers de Louis Vuitton à Asnières où l’on fait les commandes spéciales, j’ai vu qu’il y avait beaucoup de chutes de cuir. J’ai demandé ce qu’ils en faisaient. On m’a répondu qu’elles étaient éliminées. J’ai demandé qu’on m’en envoie. Deux jours plus tard je recevais 50 kilos de peau à Grasse. Je les ai portés à un de mes partenaires, Payan Bertrand, un laboratoire grassois qui a été créé en 1854, la même année que Louis Vuitton. Je leur ai demandé de me produire des extraits classiques mais qui n’étaient soit pas bons, soit pâteux. Au milieu de cela, on me fait sentir quelque chose de très intéressant, de couleur noir profond: une infusion de cuir. Après l’avoir filtrée et redistillée, on a obtenu cette fameuse note de cuir.

– Avec ces nouvelles technologies à disposition, avez-vous l’impression d’avoir écrit des parfums contemporains qui feront partie des grands classiques du XXIe  siècle?

– Quand je crée des parfums, je ne cherche pas l’intemporalité, je ne cède pas non plus aux pressions de la mode. J’essaie de faire des parfums qui pourraient plaire. La chance que j’ai eue aussi, c’est de pouvoir en faire sept. C’est presque comme si je n’avais pas eu de limites.

– J’imagine que vous avez passé des contrats avec les producteurs locaux. De combien de matière première avez-vous besoin pour vos parfums?

– Aujourd’hui, on achète environ deux tonnes de fleurs de jasmin et trois tonnes de roses. Ce qui est pas mal pour notre petit niveau. J’espère pouvoir augmenter ce chiffre. Et donc faire monter en puissance les petits producteurs avec qui on passe des contrats de longue durée, certains vont jusqu’à 7 ans, avec des révisions tous les deux ans. Il ne faut pas qu’ils se sentent prisonniers. De notre côté, nous nous engageons à acheter leurs fleurs quoi qu’il arrive.

– C’est un travail basé sur la confiance?

– Oui, c’est très humain, on se tope la main. On constate un renouveau, une envie en tout cas de la part des jeunes de se lancer dans la culture des fleurs. Mais je les préviens qu’ils risquent de rencontrer beaucoup de déceptions au départ. Vous voyez ces rosiers? Ils ont un an et sont tout petits. Ils n’ont rien donné cette année, ce qui est normal. Il faut attendre deux ou trois ans minimum pour obtenir un rendement. Donc pendant trois ans vous travaillez pour rien. Il faut forcément avoir une activité annexe pour vivre et grandir petit à petit. Et nous, nous devons les accompagner. C’est le meilleur moyen aujourd’hui pour que dans une dizaine d’années, on se retrouve avec des gens sérieux qui produisent davantage de rose ou de jasmin.

– J’ai visité votre nouvel atelier aux Fontaines parfumées. Quelle chance de travailler dans cet environnement!

– Nous sommes très contents de rallumer la flamme du parfum dans cette bâtisse dont l’histoire est liée à celle de la parfumerie. Vuitton est attaché à cette histoire, à la continuité. C’est quand même unique, pour une grande maison, d’avoir un tel lieu en plein centre de Grasse. Louis Vuitton a décidé d’en faire la Maison des Parfumeurs, François Demachy, le parfumeur de Dior, viendra aussi ici en résidence. Pour moi, dont la famille est grassoise depuis des générations, c’est inespéré. Et pour ma ville, aussi.


* Le head space est une technique d’extraction qui consiste à placer une fleur dans une cloche de verre munie d’un filtre récepteur. Un gaz neutre va absorber les molécules odorantes. Pour les séparer et les identifier, on a recours à la technique de «chromatographie en phase gazeuse». La dernière étape consistant à reconstituer l’odeur artificiellement.

** L’extraction par des solvants volatils consiste à dissoudre la matière dans un solvant que l’on fait évaporer afin d’obtenir une pâte odorante appelée concrète. Après une série de lavages à l’alcool et de glaçages, la concrète donne naissance à une essence pure appelée absolue. Cette technique existe depuis le XVIIIe siècle. A l’époque on utilisait de l’éther, aujourd’hui de l’hexane ou de l’éthanol.

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