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Lucia Silvestri, directrice de la création des bijoux Bulgari, se rend à Jaipur en Inde rencontrer des vendeurs de pierres précieuses et semi précieuses.
© Jean-Christophe MARMARA

Interview

Lucia Silvestri, l’Indiana Jones des gemmes

Directrice artistique des bijoux Bulgari et responsable des achats de pierres précieuses, l'Italienne parcourt le monde à la recherche de trésors rares. Rencontre avec une aventurière moderne

«Le seul mot qu’Elizabeth est capable de prononcer en italien est Bulgari», s’amusait à répéter Richard Burton en parlant de Liz Taylor, qu’il couvrait de pièces uniques de la maison, à l’époque du tournage du film Cléopâtre dans les studios de Cinecittà. Depuis 2013, année de la reprise de Bulgari par le groupe LVMH, on peut admirer certains de ces joyaux dans le musée créé au sein même de la prestigieuse boutique romaine fondée par Sotirios Boulgaris au XIXe siècle. Il a été repensé par Peter Marino, pop star de la décoration internationale. L’agencement des salles permet de retracer le parcours créatif de Boulgaris, forgeron grec devenu orfèvre à son arrivée à Naples. Il va rapidement s’imposer comme un grand joaillier en mêlant des influences ancestrales byzantines à l’amour qu’il développe pour l’Italie, au point de changer son nom en Bulgari, à la sonorité plus romaine, lorsqu’il s’installe dans sa boutique au 10, via dei Condotti, à Rome.

Les fils Bulgari ont, depuis, porté au sommet l’art de la parure. Les cabochons sont une de leurs signatures majeures. Le mélange de pierreries précieuses et semi-précieuses en est une autre. La collecte de ces exceptions minérales peut prendre des années avant de parvenir à une parfaite adéquation entre qualité et couleur de l’ensemble.

Si le projet évolue forcément par rapport au dessein initial, il ne doit jamais trahir les désirs du client. Cette délicate mission est confiée à une seule personne. Elle parcourt le monde depuis des décennies pour récolter une moisson scintillante qui deviendra objets de rêve. Son nom est Lucia Silvestri et elle a accepté de nous recevoir dans son bureau romain, au cœur même de l’endroit où naissent ces rêves minéraux, qui brillent de mille feux sur la table où nous prenons place.

Unique en son genre

Lucia Silvestri est à plusieurs titres une exception dans le milieu de la joaillerie. D’abord, c’est une femme qui a su s’imposer et durer dans un milieu très masculin. Puis, elle est devenue, au fil de ses plus de trente-cinq ans de direction artistique chez Bulgari, l’Indiana Jones au féminin incontesté de la recherche de gemmes autour du monde. Enfin, par l’excellence et l’audace de ses choix artistiques, elle est parvenue à rendre un bijou Bulgari aussi reconnaissable qu’un concerto de Vivaldi! La preuve, s’il en fallait une, réside dans la dernière et fabuleuse collection Festa, qui réveille nos yeux d’enfant par le choix de formes ludiques et gourmandes.

Bague gâteau ou broche bâtonnet glacé en donnent un avant-goût. Elle la décrit ainsi: «L’inspiration première de la collection Festa réside dans le partage du bonheur et de la joie. Cette joie que l’on retrouve lors des célébrations en petits ou grands comités fait partie de l’art de vivre à l’italienne. C’est une sensation que j’ai eu la chance de connaître tout au long de ma vie et que vous retrouverez partout en Italie. A Rome, à Venise, en Toscane ou jusque dans les Pouilles, la fête est ce qui décrit notre mode de vie. Cet esprit festif est par ailleurs très étroitement lié à l’ADN de Bulgari. Nos pièces sont créées pour révéler la joie de vivre de chaque femme et leur donner la capacité de créer pour elles-mêmes un destin plus grand.» Rencontre.

Comment a commencé votre aventure avec Bulgari?

J’avais 18 ans, j’étudiais la biologie et n’avais aucune envie de m’investir dans une entreprise. Mais mon père, qui travaillait chez Bulgari, m’a indiqué que la direction cherchait à remplacer, pour quatre mois, la secrétaire. J’ai accepté. Tous les soirs, j’allais rejoindre les frères Bulgari pour apprendre à marier les couleurs des pierres. Je m’essayais à des combinaisons qu’ils appréciaient beaucoup. Ils avaient besoin d’une personne jeune et enthousiaste pour les accompagner dans le développement de l’entreprise ainsi que dans l’achat important de nouvelles gemmes et mon engouement pour les pierres les a séduits. On m’a proposé de rester et me voilà encore ici trente-sept ans plus tard!

Quelle est la compétence première pour ce travail?

Il faut savoir se souvenir de ce qui nous a ému au moment d’acheter telle ou telle pierre aux quatre coins du monde, afin que sa destination finale soit cohérente une fois transformée en bijou. C’est tout un travail d’association, d’ajustement de coupe. Je suis amoureuse de ce que je fais, et je ne me fatigue jamais. Je pense que je possède un talent naturel, inné, qui m’aide au quotidien.

Vous êtes une artiste dans l’âme…

J’ai en moi cette sensibilité particulière, indispensable à ce travail. Les gemmologues font une analyse qualitative des pierres, dépourvue d’affect. Moi, je m’intéresse à la forme, l’harmonie, l’équilibre entre l’inclusion, la couleur et la taille. Un défaut peut même devenir fascinant et donner à la pierre une personnalité unique, et en révéler parfois toute la beauté.

D’où provient votre inspiration?

La pierre elle-même d’abord, puis les souvenirs des contrées que je visite. Mais Rome reste, pour moi, la source principale, et la plus indispensable. C’est une sorte de condensé du monde. J’ai aussi besoin de ma zone de confort. Ces deux fenêtres, cette lumière, cette table, pour me concentrer sur l’étude des pièces. Les dessinateurs sont installés dans la pièce à côté. C’est un échange permanent et bien sûr un travail d’équipe.

Comment les choisissez-vous, les pierres?

L’une des premières leçons apprises des frères Bulgari est de ne jamais acquérir de gemme sans un but assez précis, pour la simple beauté. Il faut tout de suite imaginer comment la monter: en bague, en collier, mélangée à d’autres pierres. On peut changer d’idée par la suite, mais au moins en avoir une au départ. Si j’achète cette tourmaline-là (elle la montre sur la table), je sais déjà que je l’associerai à d’autres, dans un projet où elle ne sera pas traitée individuellement. C’est un apprentissage, mais aussi un feeling qui s’accroît avec l’expérience.

Achetez-vous des pierres brutes?

Brutes non, mais nous faisons des suggestions au coupeur. Ils me surprennent toujours par leur capacité d’adaptation et leur écoute. En Inde, j’en suis à la troisième génération de coupeurs, dont le précieux travail consiste à dégrossir la pierre de la meilleure manière possible, avant la taille. Je les sens de plus en plus impliqués. Ils me demandent parfois de rester près d’eux pour que je leur transmette mon énergie positive, les Indiens y croient beaucoup.

Les pierres transmettent-elles des ondes vibratoires?

Oui, je le pense. Dans cette pièce, je ressens une belle énergie, toujours. Dès que je suis à mon bureau et que je touche les pierres, elles me transmettent des vibrations positives qui éloignent mes problèmes. C’est devenu un besoin vital, instinctif même. Je ne crois pas que l’on puisse l’expliquer scientifiquement, mais c’est une sensation bien réelle. Le minéral me fait du bien!

Y a-t-il une pierre que la superstition interdit d’utiliser?

Pas que je sache. Peut-être l’opale, qui est une pierre un peu porte-malheur et que la famille n’aime pas trop. Personnellement, elle ne me gêne pas. En Australie, c’est une pierre très prisée.

Quel est le bijou le plus indispensable pour une femme?

Pour ma part, je porte toutes sortes de bijoux, et je peux même les amonceler. Mais je ne peux pas sortir sans boucles d’oreilles et sans bracelet. Après viennent les colliers et les bagues.

Vos créations sont donc faites à votre image?

Non, mais je m’y projette. Un saphir de cent vingt-cinq carats ne sera pas vraiment mon style. Mais si j’arrive à le porter, alors n’importe quelle femme pourra faire de même. J’essaie systématiquement toutes les pièces car je dois les ressentir physiquement. Je ne suis pas très minimaliste, ce n’est jamais assez! L’exagération peut être belle également.

Depuis quelques années, vous donnez beaucoup plus d’interviews. Pourquoi ce silence, avant?

Mon parcours professionnel a pris un nouveau tournant en 2013. J’ai été autorisée à parler de mon travail et, par conséquent, de moi aussi. J’ai découvert que mon métier intéressait beaucoup le public. C’est important que les clients puissent mettre un visage, féminin de surcroît, sur leurs bijoux. C’est tellement rare dans ce métier, j’en retire une grande fierté, un orgueil féministe même!

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