Que se passe-t-il dans l’esprit des créateurs de mode? Que ressentent-ils, à quoi rêvent-ils, comment naissent leurs idées, de quoi se nourrit leur imaginaire? C’est à ces questions hautement intimes que répond A Magazine Curated by, passionnante revue indépendante qui explore l’univers d’un·e designer de mode, invité·e à être le/la curateur/trice d’un numéro entier. Depuis près de vingt ans, les plus grands noms de l’industrie se sont prêtés à l’exercice: Martin Margiela, Yohji Yamamoto, Haider Ackermann, Iris van Herpen, Alessandro Michele ou encore Pierpaolo Piccioli.

Pour sa 21e édition, A Magazine Curated by met à l’honneur Lucie et Luke Meier, directeurs artistiques de la maison allemande Jil Sander, chantre d’une sobriété à la fois poétique et cérébrale. Baptisé Human Nature/Mother Nature (nature humaine/Mère Nature), cet ovni éditorial propose un flot d’images ininterrompu de près de 200 pages, invitant les lecteurs à observer les liens qui unissent ou désunissent la culture des hommes et la force de la Terre nourricière.

S’y croisent Kurt Cobain, Joseph Beuys, Felix Gonzalez-Torres, Constantin Brancusi ou encore l’artiste suisse alémanique Pamela Rosenkranz, tous unis par le regard singulier de ce duo moderne et multiculturel que sont les Meier. Née à Zermatt d’une mère autrichienne et d’un père allemand, Lucie Meier est passée par Balenciaga, Louis Vuitton et Christian Dior. Né au Canada d’une mère anglaise et d’un père suisse, Luke Meier a été designer au sein de la marque américaine Supreme, Rolls du streetwear, avant de fonder sa propre marque, OAMC. Bienvenue dans leur tête.

Le Temps: Votre collaboration avec «A Magazine Curated by» a débuté il y a plus d’une année, avant la pandémie de Covid-19. En quoi cette crise a-t-elle transformé votre regard sur votre travail et sur le monde en général?

Luke Meier: Nous avons bien sûr été profondément ébranlés par cette crise et beaucoup de gens s’interrogent aujourd’hui sur ce monde où tout va trop vite et où tout est remplaçable, jetable. Cela dit, la façon dont nous abordons notre travail n’a pas radicalement changé. Nous avons toujours essayé de faire des vêtements de façon responsable, en s’assurant de la traçabilité et de la durabilité de nos matières, par exemple. De même, nous ne changeons pas de style d’une saison à l’autre; nous n’aimons pas ce cliché de la mode qui veut qu’une esthétique devienne obsolète après quelques mois.

Il nous tient à cœur de créer des vêtements et des objets qui ont de l’intégrité, qui sont bien développés et bien étudiés. De façon plus générale, cette pandémie permet d’apprécier davantage ce que nous avons et d’être plus positifs. Rien que le fait de pouvoir sortir semble être un privilège, le ciel a l’air plus bleu, l’herbe plus verte. Il y a une sorte de retour à la simplicité, on donne plus d’importance à moins de choses.

Créer une mode respectueuse de la nature – le thème de votre magazine – passe parfois pour un labyrinthe inextricable, car le système économique qui régit cette industrie est essentiellement tourné vers la croissance et le profit. Comme gérez-vous cette problématique?

Luke Meier: La course à la croissance est l’un des défauts fondamentaux du capitalisme, pas uniquement de la mode. Cela dit, il est vrai que nous faisons face à des forces opposées et, s’il y a un moment pour les interroger, c’est maintenant. Il y a aussi des progrès à faire dans l’idée du juste prix que coûtent les choses bien faites. Les objets que nous fabriquons sont assez chers parce que nous mettons justement l’accent sur la durabilité et la transparence, bien que nous ne soyons pas parfaits.

Dans votre magazine, Dilys Williams, la directrice du centre pour la mode durable du London College of Fashion, écrit que nos décisions vestimentaires ne sont pas seulement affaire de style, mais également de valeurs. A vos yeux, la mode est-elle un choix politique?

Lucie Meier: Oui, dans le sens où la mode est la première forme d’expression que les gens utilisent afin d’exprimer des idées ou un système de valeurs. Il n’y a même pas besoin d’ouvrir la bouche. La mode n’a rien d’une simple décoration.

Les créateurs de mode ont-ils également un rôle politique à jouer?

Luke Meier: On ne peut pas séparer convictions et création, cela me paraît impossible. En tant que designers, la mode est notre moyen d’expression, donc si on croit en quelque chose, on l’exprime. Je ne parle pas forcément d’un t-shirt avec un slogan. Le choix d’un matériau, d’un volume, d’une silhouette ou des images que nous créons traduisent forcément la façon dont nous voyons le monde.

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Certains créateurs s’efforcent d’étiqueter leur mode comme «durable» alors que d’autres s’y refusent, convaincus que seule l’esthétique permet, in fine, de convaincre les consommateurs. Quelle est votre position?

Luke Meier: Il s’agit de trouver un équilibre. Comme nous proposons des choses que les gens vont mettre sur leur corps, il est important qu’il y ait un attrait esthétique. Par ailleurs, l’idée même de luxe est censée induire une production durable et de haute qualité. On ne devrait même pas avoir à l’expliquer, cela devrait être le standard du luxe. Mais si on nous pose la question, nous n’hésitons pas à dire que nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour protéger la planète et les personnes qui fabriquent nos créations.

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Votre collaboration avec «A Magazine Curated by» met en lumière la diversité de vos centres d’intérêt, qui vont de la photographie à la musique en passant par la sculpture ou l’art. Comment la mode est-elle devenue votre principal moyen d’expression?

Luke Meier: J’ai grandi à Vancouver, au Canada, où la musique et le skateboard étaient omniprésents. Je m’intéressais plus aux styles qui en découlaient qu’au design de vêtements à proprement parler. A mes yeux, le look des gens s’inscrivait dans des mouvements culturels plus larges. La mode était un peu secondaire. Ensuite, j’ai déménagé à New York dans les années 1990 et c’était un moment incroyable parce que les gens créaient ou réparaient beaucoup de choses eux-mêmes, il y avait beaucoup de do it yourself (faites-le vous-même). Petit à petit, j’ai commencé à m’y mettre et à créer des vêtements qui étaient au départ très simples. Cela m’a plu et m’a finalement mené où je suis aujourd’hui.

Lucie Meier: J’ai grandi à Zermatt, qui n’est absolument pas une ville de mode. J’ai rencontré cette discipline à travers ma mère, qui était – et qui est toujours – une fan absolue de Jil Sander. Cela me fascinait de voir à quel point elle aimait cette marque, l’émotion que cela provoquait en elle et à quel point ces créations définissaient son style et qui elle était. J’ai donc voulu en savoir plus.

Au-delà de cet aspect biographique, en quoi la maison Jil Sander vous a-t-elle séduits?

Luke Meier: Quand je vivais à New York, au milieu des années 1990, Jil Sander est l’une des quelques marques – avec Prada et la griffe japonaise Comme des Garçons – qui ont éveillé mon intérêt pour la mode haut de gamme. Pour beaucoup de gens, Jil Sander [la créatrice allemande a quitté sa marque en 2003, ndlr] était un point de référence, une griffe qui proposait quelque chose de plus cool et de moins attendu que les grandes maisons établies. J’achetais beaucoup de pièces là-bas.

Avez-vous déjà rencontré Jil Sander?

Luke Meier: Oui, quelques fois. Au moment où nous sommes entrés dans la maison, nous sommes allés la voir à Hambourg et elle nous a beaucoup encouragés. Elle a réaffirmé de nombreux principes auxquels nous croyions déjà: l’importance de la qualité, toujours regarder en avant et ne pas se laisser hanter par le passé, la quête perpétuelle de nouveauté et de fraîcheur, le développement des matières. C’était rassurant de voir que nous partagions le même point de vue. Cela nous a aidés dans notre façon d’aborder le projet de la maison, car nous ne nous sommes pas sentis bridés par son héritage.

Hier comme aujourd’hui, le style Jil Sander est systématiquement qualifié de minimaliste. Etes-vous à l’aise avec ce terme?

Lucie Meier: Pas vraiment. Le cliché veut que le minimalisme soit froid, un peu ennuyeux et déshumanisé. Or si les gens se penchent sur notre travail, et aussi sur celui de Mme Sander à l’époque, ils se rendront compte qu’il y a beaucoup d’émotions, de sensibilité et d’énergie. Nous essayons toujours de trouver l’essence d’un vêtement, en évitant les détails superflus. Et ce n’est pas forcément une chemise en popeline blanche. Nos pièces peuvent être très vivantes, mais elles doivent toujours faire corps avec celui ou celle qui les portent. Il faut qu’il y ait comme une évidence, ni plus ni moins.

Quel est le mot adéquat pour décrire vos créations?

Lucie Meier: Pureté.