La chanteuse

L’univers acidulé de Vendredi sur mer

Visite à Paris chez l’étoile montante de la French pop dans son studio-refuge. L’autrice-compositrice de Vendredi sur mer s’y dévoile entre deux tournées internationales

Sur les titres de son album Premiers Emois, elle dit les textes plus qu’elle ne les chante, sa voix suave s’amusant à explorer les gammes feutrées du talk over, ce fameux chanté-parlé déjà cher à Gainsbourg. La voix est toujours suave quand Charline Mignot, la piquante brune de 24 ans qui se cache, à peine, derrière le poétique pseudonyme de Vendredi sur mer, ouvre la porte de son appartement et demande, un peu gênée, s’il est possible de retirer ses chaussures. Elle vient juste d’acheter un tapis blanc qui darde effectivement son éclat au pied d’un grand canapé-lit anthracite, et garde l’espoir de le maintenir en l’état, «au moins quelques semaines». Un rire accompagne sa demande, en bonne néo-Parisienne qui sait que la crasse galopante des trottoirs de la capitale française fera bientôt fi de ce vœu pieux. Alors va pour une conversation en chaussettes, comme si l’on avait toujours habité dans ce studio donnant sur une petite cour, ou que l’on connaissait Charline, qui tutoie d’emblée, depuis toujours.

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Elle porte une robe verte, ses murs sont jaunes, le grand MacBook Pro trônant sur le meuble télé diffuse une playlist cool et pointue, il y a des photos rétrofuturistes d’aliens au-dessus de l’écran… Avec son univers acidulé, la Genevoise s’est imposée à la vitesse d’une comète dans la French pop, cette nouvelle chanson française électro pétillante où pléthore de filles se taillent une part de reine. Ecoute chérie, Chewing-Gum, Les filles désir… en un album, son tout premier, sorti en mars, Charline Mignot nous plonge dans une ambiance sucrée où ses chagrins et désirs s’énoncent par bribes sibyllines, entre mélancolie retenue et nappes de synthés directement inspirées des BO de vieux films italiens. «J’aime bien le doux-amer. On n’est pas obligé de faire des chansons tristes qui font pleurer. Elles peuvent transmettre de la force aussi», sourit-elle.

Des lessives et des séries

Dès sa sortie, en 2017, La Femme à la peau bleue, son premier titre, servait de bande-son à un défilé Sonia Rykiel. Depuis, Vendredi sur mer et ses looks étudiés, résolument tirés du vestiaire des années 1980, participe à de nombreux showcases de mode. Elle est surtout en train d’accomplir une grande tournée pour ce premier album, qui doit s’étaler sur une année. Dans un état proche de celui d’un chaton qu’on aurait arraché de force à sa portée chaude et enveloppante, elle explique: «Les tournées, c’est comme une grande colonie de vacances. On est tout le temps collé à une équipe. On s’entend super bien. On prend aussi beaucoup d’adrénaline sur scène. Et puis on rentre chez soi et c’est fini. Seul, d’un coup. On se dit que c’est le moment de voir enfin ses amis, mais en même temps, il y a ce blues horrible et cette flemme de tout, où la seule perspective de parler épuise. Il m’est plusieurs fois arrivé de tout couper, pour seulement commander à manger, faire des lessives et regarder des séries…» Elle revient justement d’une série de concerts, mais cette fois, une copine est là, débarquée de Toulouse pour quelques jours, elle aussi en chaussettes et tentant de se faire discrète pendant l’interview, puisqu’il n’y a qu’une pièce…

Une cuisinière de grand-mère

Charline est devenue parisienne autant que chanteuse par hasard. Née à Genève, avant que ses parents suisses ne fassent construire une maison de l’autre côté de la frontière et mènent une existence pendulaire, elle rêvait de photographie. C’est en exposant ses clichés dans un bar, à Lyon, que son destin a bifurqué. Un garçon les a aimés, il démarrait son activité de manager dans la musique. Elle avait déjà bricolé une chanson pour un projet de vidéo, il est aussi tombé dessus et a insisté pour qu’elle transforme son univers en musiques. Les jeux de la vie et du hasard, quand on choisit de se laisser convaincre, mènent parfois loin de la ligne de départ… Sa vie de photographe semble d’ailleurs très lointaine quand elle répond, sans regret, avoir laissé tous ses clichés personnels chez ses parents, à Genève: «Ils étaient rangés dans des livres, j’avais besoin de vider un peu.»

Et sur les murs jaunes de la grande pièce à vivre, les seules photos exposées aux visiteurs sont des portraits de famille, dans des cadres discrets, l’affiche d’une exposition de Martin Parr à la galerie du Jeu de Paume, et les trois agrandissements maison de l’exposition Phenomena, une vraie fausse enquête onirique sur les extraterrestres, réalisée par un collectif danois que la chanteuse a découvert en passant aux Rencontres photographiques d’Arles, cet été. «Ça intrigue, alors j’aime bien», sourit celle qui dit chérir l’ambivalence et lit beaucoup d’ouvrages sur la psychologie pour tenter de comprendre un peu ce qui meut ses contemporains. On finit quand même par tomber sur une image personnelle, planquée sur le fond d’écran de l’ordinateur: la photo en noir et blanc d’une cuisinière dont le cadrage montre toute l’affection, fleurant bon les recettes de famille transmises en même temps que les rires et les non-dits au-dessus des casseroles qui mijotent. «C’est chez ma grand-mère, j’aimais bien cette photo», résume Charline sobrement.

A demi-mot

Celle qui ambitionnait de s’exprimer planquée derrière un objectif et se retrouve propulsée sous les regards n’a pas envie de parler trop personnellement d’elle. Matière sensible et déjà dissimulée à demi-mot derrière ses mélopées pop qui s’égrènent dans toutes les bandes-son des bars branchés ou se fredonnent en sautillant dans les festivals où elle passe. Au début, pourtant, il a bien fallu apprivoiser les yeux braqués des premières scènes: «Je me retrouvais face à des gens qui ne connaissaient pas encore ma musique, c’était angoissant et étrange.» En novembre, elle se produira dans la salle mythique de l’Olympia et raconte, les yeux illuminés de celle qui s’apprête à accomplir un joli rêve de musicien, un cauchemar: «Parfois j’imagine que j’arrive et qu’il y a 30 personnes dans la salle et que rien ne marche et que je suis seule…» Alors que la fenêtre du studio de Charline donne sur une cour étroite, une voix lyrique s’élève soudain, entonnant Le Lion est mort ce soir. Elle s’émerveille: «J’ai une salle de spectacle juste à côté et l’on entend tout: cours de piano, répétitions, opéras, gens qui applaudissent à la fin des représentations. C’est marrant!»

Tandis que la voix continue de s’égosiller, on se dit que cette scène fantomatique et proche doit sûrement apaiser les retours chagrins, signe bienveillant que les amis de la balle ne sont jamais loin. Après six mois de tournée, et avant les six prochains mois qui l’attendent, Charline a d’ailleurs pris le temps de refaire son refuge: «J’ai changé tous les meubles, s’enflamme-t-elle. Si je m’écoutais, je n’aurais pas pris du Ikea et n’aurais acheté que des meubles des années 1970! Mais bon, c’est un petit espace alors il y a des contingences de rangement. J’ai quand même cassé ma tirelire pour une lampe Pipistrello dont je rêvais depuis toujours, et un nouveau canapé-lit bien plus beau et confortable arrive dans quelques jours.» Les chatons finissent toujours par adorer leur indépendance.

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