Voyage

Lunuganga, jardin surprise du Sri Lanka

Destination touristique en vogue depuis la fin de la guerre civile il y a dix ans, le Sri Lanka regorge de trésors. A l’instar du jardin Lunuganga, projet fou d’un avocat devenu le plus grand architecte du pays, Geoffrey Bawa

Difficile de s’imaginer, installé à l’arrière d’un tuk-tuk qui bourlingue en pleine jungle tropicale, que l’on s’apprête à entrer dans une propriété à mi-chemin entre le jardin Renaissance et le cottage anglais. Situé à quelques kilomètres de Bentota, dans le sud-ouest du Sri Lanka, Lunuganga est l’œuvre d’un avocat visionnaire devenu l’architecte phare de l’île. Inutile de s’y aventurer à l’improviste. Pour découvrir la résidence de feu Geoffrey Bawa, ouverte au public depuis 2003, il faut avoir pris rendez-vous. Puis la trouver. Sur la route cabossée qui s’enfonce dans l’arrière-pays, beaucoup de cocotiers, peu de panneaux de signalisation. Niché entre le lac Dedduwa et la rivière Bentota, Lunuganga reste un secret bien gardé.

Au bout du chemin, un portail noir s’ouvre sur un jeune guide en sarong blanc qui promène ses visiteurs à travers un jardin luxuriant, jusqu’à une pièce de verre et de bois, ouverte sur l’extérieur. La lumière s’engouffre par les innombrables carreaux et baigne un intérieur sobre et chic. Sur le sol carrelé de noir et blanc, une grande table de bois, des fauteuils au design colonial, et une sélection d’objets ramenés des quatre coins du monde. La visite de la demeure, aujourd’hui transformée en hôtel, se poursuit à travers l’immense parc. On évolue entre les palmiers, jacquiers et fleurs exotiques multicolores, jusqu’au promontoire qui se jette dans le lac sous le regard d’un léopard de pierre. «Monsieur Bawa a passé les cinquante dernières années de sa vie ici», annonce le guide avec emphase. On le comprend sans mal: l’ensemble est d’une beauté saisissante.

Education d’un esthète

Comme beaucoup d’enfants de la bonne société de la colonie britannique de Ceylan, Bawa part faire ses études supérieures en Angleterre à la fin des années 30. Elève en droit à Cambridge, il goûte peu l’aviron ou le rugby et rejoint le club des esthètes. Dans ce monde d’élégants, ce grand garçon délicat développe un sens pour les belles choses qui prendra bientôt le dessus sur les vicissitudes de l’avocature.

Geoffrey Bawa exerce un temps à Colombo, puis s’en va explorer le monde, de l’Extrême-Orient aux Etats-Unis, en passant par l’Europe. De retour à Ceylan en 1947, il imagine un projet fou: transformer la plantation de caoutchouc en friche qu’il vient d’acquérir en jardin à l’italienne. Rapidement, ses ambitions dépassent ses compétences. L’avocat retourne à l’école et ressort diplômé de l’Architectural Association de Londres en 1957. A 38 ans, il est désormais architecte et consacre son temps libre à façonner sa propriété et la végétation qui l’entoure. Il réinvente sans cesse l’espace, agrandit sa maison, la retourne, crée un bassin en forme de papillon… «Geoffrey n’a pas pensé son jardin comme un objet statique mais comme un spectacle mobile, une série d’images scénographiques qui changent d’aspect selon la saison, le point de vue, l’heure de la journée, et l’état d’esprit», s’émerveille son biographe et ami, David Robson.

Plaisir contemplatif

L’architecte ira jusqu’à faire sortir de terre deux petites collines, parfaitement alignées, sur lesquelles il aime s’installer en fin de journée, pour siroter son thé en jouissant d’une vue imprenable sur la stupa blanche du temple de Katakulia, de l’autre côté du lac. A partir des années 70, Bawa envisage Lunuganga comme un formidable laboratoire d’expérimentation architecturale. Il y imagine le parlement du Sri Lanka et le Bentota Beach Hotel, qui lui offrent une notoriété grandissante. Au point que le prêtre du temple voisin, ayant eu vent du petit plaisir contemplatif du propriétaire, lui suggère de financer la rénovation de la stupa dont la vision le réjouit tant. Ce dernier accepte, mais seulement à hauteur de la moitié du budget. Après tout, il ne voit qu’une face du dôme blanc depuis Lunuganga.

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Le guide, qui l’aurait connu lorsqu’il était enfant, décrit un géant (il mesurait près de 2 mètres) charismatique et solitaire, aux rituels nombreux. Il évoque les quatorze cloches de la propriété, dont les sons indiquaient les différentes requêtes de l’architecte. «On tirait sur celle-ci pour le prévenir de l’heure du gin tonic», précise-t-il en désignant une clochette métallique à l’ombre d’un palmier. «Une absurdité fictive», selon David Robson, que ce genre d’anecdotes romanesques agace. Comme cette idée, très répandue, selon laquelle Bawa serait le père du «modernisme tropical».

Dompter la jungle

Bien qu’il ait étudié le modernisme façon Le Corbusier, Bawa s’aperçoit vite que ces petites maisons cubiques blanches seraient absurdes dans ce paysage exotique. Il développe alors une «architecture régionale moderne». Un style vernaculaire fait de bois, de pierre, de sols en terracotta, mais aussi de verre et d’acier.

Reliant l’intérieur à l’extérieur, ses constructions fusionnent avec la nature. «Lunuganga est une œuvre d’art, pas une œuvre de la nature», reprend David Robson qui garde un souvenir amusé de son premier déjeuner chez Bawa. «Il m’a dit: «Vous me trouverez en train de tailler les arbres, ne soyez pas surpris de mon allure.» Lorsque l’Anglais arrive avec son épouse, ils trouvent Bawa dans le jardin. Vêtu d’un sarong immaculé et d’une tunique mauve parfaitement repassée, un gin tonic à la main, le maître des lieux donne depuis son banc des indications à une équipe d’ouvriers perchés dans les arbres, occupés à couper les branches de façon à entretenir un caractère sauvage. Des centaines de mains sont nécessaires pour obtenir ce résultat «surnaturel».

«Ignorez le jardin une semaine et les chemins seront recouverts de feuilles. Ignorez-le un mois et la pelouse sera une étendue d’herbes folles. Ignorez-le un an et les terrasses commenceront à s’effondrer. Après deux ou trois ans, la jungle sera de retour et le jardin sera perdu pour toujours», écrit David Robson dans In Search of Bawa (Ed. Laurence King Publishing). «Ce qui ne serait pas plus mal», fait-il remarquer. Pour lui, ce lieu était voué à évoluer en permanence. Mais comment y parvenir maintenant que l’architecte n’est plus? Le temps passe et les véritables garants du style Bawa disparaissent. En faire un monument historique foulé par des milliers de touristes et géré par des bureaucrates ne réjouit guère l’auteur. Qui sait, Lunuganga finira peut-être avalé par la jungle, répondant au principe fondamental du bouddhisme, selon lequel rien n’échappe à l’éphémère…


Y aller

Vol avec Swiss à destination de Colombo via Zurich à partir de 474 francs. Le jardin qui se visite sur rendez-vous se situe à 2h30 de route de l’aéroport international de Colombo.

Y séjourner

Sur place, Lunuganga possède un restaurant ainsi que cinq suites qui se louent entre 155 et 264 euros la nuit selon la période, lunuganga.com

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