«Si on n’a pas de Rolex à 50 ans, on a quand même raté sa vie.» Vous vous souvenez sans doute de la petite phrase de Jacques ­Séguéla, fier d’étaler sa réussite sur un plateau télé. La polémique qui a suivi illustre le rapport ambivalent que les gens normaux – vous et moi – entretiennent avec les produits de luxe. D’un côté, on sait pertinemment qu’on n’en a pas besoin pour être heureux. De l’autre, on se dit que ce serait quand même rudement chouette d’en recevoir un pour Noël.

Cette année, c’était Noël en novembre. En début de semaine, j’ai eu la chance de visiter Krug, maison mythique de Champagne. J’ai arpenté le célèbre clos du Mesnil, parcelle de 1,8 ha située au cœur du village de Mesnil-sur-Oger, dans la côte des Blancs. Les vendanges étaient terminées depuis plusieurs semaines, mais j’ai pu croquer quelques baies de chardonnay oubliées sur les ceps. Dans la foulée, j’ai dégusté le Clos du Mesnil 2000. Un champagne cristallin et complexe qui m’a donné une forte émotion: je ne l’oublierai pas de sitôt.

Dans le TGV du retour, sirotant un petit blanc sans âme, je me suis demandé si le contexte et le prix de la bouteille – près de 800 francs – avaient participé à doper mon plaisir. Et que si au fond je n’étais pas aussi snob que ce crétin de Séguéla sans en avoir les moyens.

Ce douloureux questionnement ne m’a pas accompagné très longtemps. S’il est évident que la rareté et l’exclusivité influencent notre perception des choses, elles ne suffiront jamais à transformer un dromadaire en cheval de course. Au contraire même: quand les attentes sont très fortes, la déception est à l’avenant.

C’est cette excellence incontestable qui fascine Séguéla et ses disciples. Les références universelles du luxe font rêver les masses laborieuses? Ils les arborent de manière ostentatoire pour prouver qu’ils ont réussi leur vie, eux. Et s’ils trouvent encore plus cher, tant mieux. En matière d’ego, l’appétit vient en mangeant.

Cet attrait narcissique – parce que je le vaux bien – est un ressort très important de l’industrie du luxe. Mais il trahit son ambition romantique: raconter une histoire pour susciter un désir sans calcul. Comme tous les vins d’exception, le Clos du Mesnil répond parfaitement à cette définition – il ne vous appartient que jusqu’au jour où vous décidez de le boire. Et rien n’est moins bling-bling qu’un plaisir éphémère.