A Lyon, un hôtel à thème très classe

Vintage Le Collège Hôtel revisite le passé de nos encriers, ardoises et blouses grises. C’est à la fois rétro et très moderne

A découvrir «as Saône as possible», puisqu’on aime à y jouer avec les mots

Pour accéder aux sept étages de cet hôtel «pas comme les autres», le choix est des plus classiques: l’escalier ou l’ascenseur. Mais puisque ce lieu aime à plonger le visiteur dans la nostalgie, on y voit en montant les marches de grandes cartes de géographie pédagogiques, les vraies, celles des écoles de jadis, un peu grossières, aux jolies couleurs. Dans l’ascenseur, ce sont des photos de classe des années 1960-1970, élèves en blouse grise, le maître au milieu chaussé de lunettes aux montures noires. Marianne Borthayre, la propriétaire du Collège Hôtel*, apparaît sur l’une des images, en enfant sage. Redescendons au rez-de-chaussée et regardons au-dehors: c’est le Vieux Lyon, avec ses célèbres Bouchons (petits restaurants), son musée Gadagne et sa cathédrale Saint-Jean. Voyons au-dedans: la réception du Collège Hôtel donne le ton avec ses gros crayons de couleur à taille humaine et son cheval-d’Arçons de 1914, qui a équipé la salle de gymnastique du Lycée Royal de Versailles. Le logo de la maison imaginé par deux designers de Wok Media reprend la méthode d’apprentissage de l’orthographe: en rouge est identifiée la difficulté grammaticale. Ce rouge parmi le noir est partout, par exemple sur ce tableau d’écriture posé dans une niche qui abrite une table d’écolier (avec son encrier d’origine). Mais nous sommes au XXIe siècle et l’on a mis à la disposition de la clientèle (très internationale), sur le bureau, un ordinateur avec accès Wi-Fi. Dans le hall d’entrée, il y a aussi d’archaïques mais très confortables fauteuils club en cuir, une œuvre du peintre anglais Cavan Corrigan et un téléviseur cathodique des années soixante qui diffuse en boucle La Guerre des boutons (le film réalisé par Yves Robert en 1962). Le meilleur à ce niveau: la salle de réunion meublée de deux imposantes tables de drapiers (Lyon fut ville de la soie et des canuts) et le réfectoire (salle du petit-déjeuner) qui reproduit une salle de classe avec tables et banquettes alignées devant le bureau du professeur. La longue bibliothèque où sont disposés assiettes, verres et couverts a été dénichée dans une ancienne classe de sciences naturelles d’une école du Vieux Lyon (ses étagères y étaient alors garnies de bocaux de formol). Marianne Borthayre raconte: «Lorsque l’on a ouvert l’hôtel en 2003, on s’est demandé si les clients n’allaient pas trouver cela tarte, voire régressif. En fait non, l’adhésion a été instantanée: les enfants et les ados adorent, ainsi que les parents, beaucoup de jeunes blogueurs aussi qui passent l’info que l’endroit n’est en rien démodé.»

Le Collège Hôtel revendique à Lyon l’un des meilleurs taux de remplissage. Une prouesse dans une ville où le groupe Accor détient 70% de l’offre hôtelière. Il possède quatre étoiles tout en affichant des prix trois étoiles (130 à 150 euros). Cette adresse est avant tout l’histoire d’un Lyonnais passionné de brocante, qui a chiné trois années durant, amassant mobilier et idées, avant que ne pointe la volonté «de rendre hommage à nos rêves d’enfance et d’adolescence, assis sur un banc, l’esprit vagabond». Il s’appelle Jean-Luc Mathias, a restauré dans les années 1980 la célèbre Cour des Loges (aujourd’hui hôtel de luxe du Vieux Lyon), alors en état de décrépitude avancée. «Ce lieu était devenu un rendez-vous pour les trafiquants de drogue et les prostituées, on y a retrouvé une vieille dame qui avait 80 chats. Il a fallu dix années pour le reconstruire, ce fut à Lyon l’une des premières rénovations d’une habitation en hôtel», relate Marianne Borthayre.

Jean-Luc Mathias, qui dirige la société genevoise Investimust, spécialisée dans la conception hôtelière, vend la Cour des Loges en 2000 car l’hôtellerie de luxe l’ennuie, et s’entiche d’une petite pension et d’un ancien parking. Il achète le fond et mise sur un hôtel à thème. Il se rend à maintes reprises au fameux marché des antiquités de L’Isle-sur-la-Sorgue (près d’Avignon), approche les brocanteurs de Paris et ceux de la place de Plainpalais à Genève, qui lui cèdent un gros lot de pupitres. Mais c’est l’acquisition des premières cartes de géographie pédagogiques qui lui donnent l’idée du «scolaire».

Le reste se limite à de menus détails et à un hardi défi. Les détails parsèment les 40 chambres: parpaing de béton des tables de nuit, produits d’accueil (savons, shampoings) présentés dans des plumiers, deux ou trois vénérables livres de grammaire d’époque sur une étagère, TV écran plat encadrée par un tableau ardoise noir, encrier sur le bureau, porte-bagages avec des règles graduées. Le défi: les chambres sont d’un blanc immaculé. Marianne Borthayre justifie: «Nous voulions surprendre et créer le contraste. Le bas est cosy, le haut son contraire». Chaque étage (on dit ici dortoir des Premières, des Secondes, etc.) a son frigidaire vintage dans lequel «le pensionnaire» peut se servir gracieusement en boissons, des portemanteaux alignés rappellent les couloirs d’école (çà et là un cartable ou un cache-nez oublié), des citations sont écrites sur les murs (tableaux noirs), comme «quand un philosophe me répond, je ne comprends plus ma question».

Depuis la vaste terrasse (250 m2), une incongruité saute aux yeux: des chaises d’écoliers défient l’équilibre sur la façade. C’est le fruit d’une opération de la Ville de Lyon dans le cadre de la Biennale d’art contemporain. L’artiste et designer argentin Pablo Reinoso a mis en relief le mot d’ordre suivant: «Les élèves se rebellent, ils jettent tout par la fenêtre.» L’œuvre, devenue pérenne, profite la nuit d’un jeu de lumières par fibre optique qui embrase les 130 fenêtres. Le Collège Hôtel, partenaire de la Fête des Lumières (du 5 au 8 décembre), invite en octobre à une dictée sur le principe de celle de Bernard Pivot. Marianne Borthayre résume: «Elle s’adresse aux éminents lettrés et aux indécrottables cancres, aux forts en thème ou en gueule, le meilleur y est primé, le dernier est consolé et la correction se fait autour de «goneries» de Lyon et d’une sélection de vins.» On appelle cela de l’humour potache. * www.college-hotel.com

«Rendre hommageà nos rêves d’enfance et d’adolescence, assis sur un banc, l’esprit vagabond»