241 kilomètres plus loin, voilà Fianarantsoa, littéralement la ville «où l’on apprend le bien». 150’000 habitants. Beaucoup d’écoles. Beaucoup d’églises. On dit « Fianarantsou », car les Malgaches ne prononcent pas la dernière lettre des mots. C’est ici, que je rencontre Pierrot Men*, dans l’arrière boutique de son laboratoire. Ce photographe discret aux origines épicées raconte en noir et blanc la réalité de son île avec un regard d’amour et une infinie pudeur. Il a en lui l’art de l’attente: l’attente de la bonne lumière, de la présence qu’on lui offrira, du moment. « Je fais des images, justes des images… car réfléchir une image, c’est courir le risque de la voir disparaître», écrit-il sur son site. A travers ses photos, je comprends mieux l’expression «Mora Mora». Quelque chose comme : «piano, piano».

Pour relier Fianarantsoa à Manakara, au bord de l’Océan Indien, on délaisse Angelo et la voiture d’Alan pour prendre le train: 163 km de rails qui ont été posés dans les années 30 par des Malgaches et des Chinois, enrôlés à leur corps défendant par les Français. Des rails en provenance d’Alsace récupérés après la Première Guerre mondiale. Tous les wagons sont dépareillés. Les Vazaha (les Européens) voyagent en première classe, dans un ancien wagon des CFF meublé de sièges du tram 12 usés jusqu’au rembourrage.

Ce train, c’est un voyage en soi: dix heures, quand on a de la chance et qu’il ne déraille pas, pour traverser des panoramas à la beauté renversante, découvrir une nature qui évoque les origines du monde, secoué sur un rythme à quatre temps - rata-tata, rata-tata – d’avant le Pendolino. Les fenêtres sont ouvertes ou fermées, mais ne font pas les deux. Quand on se penche pour regarder, on n’est pas à l’abri de se faire vertement gifler par un palmier. E pericolo sporgersi...

Les paysages grandioses défilent façon travelling. Le train va si lentement que l’on a tout le temps de s’en gaver la rétine. «Attention, ne manquez pas la cascade sur votre gauche !», souligne le policier en faction. Il assure la sécurité des voyageurs. Il est armé. Et il a raison: rater la vision de cette cascade féérique serait un total manque de courtoisie à l’égard d’une nature qui fait preuve d’une telle générosité.

Le train est un omnibus. Il s’arrête dans tous les villages. Passe trois fois par semaine. Pour les habitants de ces endroits reculés, ce coucou est le seul lien qu’ils entretiennent avec l’extérieur. L’arrivée du train ressemble à un spectacle qui se rejoue dans chaque gare, avec des rôles bien définis : le vendeur de tranches d’ananas, la vendeuse de beignets grésillant, ou de crevettes qui rôtissent au soleil… Seuls les acteurs changent. Et leurs costumes.

La gare est une agora, un lieu de rencontre, où l’on se fait livrer des commandes de la ville, où des bouquets d’enfants achètent des yaourts ou des berlingots glacés au vendeur ambulant. Et où l’on tente d’obtenir quelques ariarys, ou bien quelques cadeaux - stylos, t-shirts, je-ne-sais-quoi – auprès des Vazaha qui voyagent. On ne sait pas très bien qui observe qui.

Il est des villages prospères et d’autres où l’on vit moins bien. On passe, ils restent…