A Manakara, la nuit se passera chez l’habitant. Sylvain Manjakavelo est un guide indépendant. Il est aussi DJ du village à ses heures et un insatiable entrepreneur. Outre son agence d’excursions en pirogue (Canal Evasion), il développe un camping écologique et est en train de créer avec son épouse Mamy, une association engagée dans la création d’écoles et le parrainage d’enfants défavorisés de la région du fleuve.

«Je suis venu palabrer avec vous», dit le papa de Sylvain en s’asseyant discrètement à table. C’est un honneur. Dans ce village de pêcheurs, comme dans tous les autres d’ailleurs, la parole des anciens est précieuse. Il parle de ces fameux Wazimba, ces hommes de petite taille qui, selon la tradition populaire, sont les ancêtres des Malgaches. Il évoque les métissages, les Indonésiens, qui se sont installés dans les Hautes Terres et ont cultivé le riz, les Africains, les Arabes, dont descend sa tribu, les Antemoro. Si les origines du peuple malgache sont encore mystérieuses, l’Ile ayant été un lieu de brassage et de passage sur la route des Indes, on y compte 18 tribus divisées en quatre castes et 80 sous castes.

Au programme du lendemain: balade en pirogue sur le canal des Pangalanes. «Pour construire ce canal de plus de 600 km, les Français avaient enrôlé environ 25’000 hommes dont 5’000 ont péri, tués par des explosions, la malaria, ou dévorés par les crocodiles», explique Sylvain. Quand on lui demande ce que les habitants de l’île ressentent envers les anciens colons, il répond que le taux de mortalité est tel, à Madagascar, que ceux qui ont vécu l’époque coloniale, il n’en reste plus beaucoup. Quant aux plus jeunes, le taux d’analphabétisme étant très élevé…

On glisse sous les poutres en treillis du Pont Eiffel, qui relie le centre-ville au quartier administratif. Il y a plus de rouille que de métal, dans ces poutres. Après avoir participé aux grands chantiers français, le fameux ingénieur avait lorgné vers les colonies pour développer ses activités et ouvert une agence à Madagascar. On retrouve d’ailleurs la trace d’une étude (152 AQ 253) datée de 1954, prévoyant la reconstruction du pont de Manakara, dans un document conservé par les Archives nationales françaises. Qu’est-il advenu de ce projet? Toujours est-il qu’«en septembre dernier, le pont s’est partiellement effondré sous le poids d’un camion», explique Sylvain.

Le réparer n’est pas une priorité politique. Le gouvernement n’y trouverait aucun intérêt pécuniaire. Le mot «corruption» fait partie du quotidien à Madagascar. D’ailleurs, en parlant de cela, les Malgaches aimeraient bien se débarrasser de leur jeune président Andry Rajoelina, âgé de 39 ans, le fils d’un officier de l’armée qui a commencé sa carrière comme DJ. Ils nourrissent quelque espoir de changement dans les prochaines élections annoncées en mai 2013, tout en sachant que les chances que celles-ci aient lieu sont minces.

Ce qui déroute, à Madagascar, c’est combien l’île est riche, contrairement à ses habitants. Elle a reçu tous les cadeaux des dieux: la beauté avant tout, des paysages ensorcelants, un océan nourricier, des bois rares. Elle recèle du pétrole en ses entrailles ainsi que des pierres précieuses et fines. Elle est peuplée d’une faune endémique et sa flore soigne de tous les maux. Un refroidissement? Quelques feuilles de ravintsara, ou de niaouli en infusion. Quant au katrafay, cet arbuste de la famille des lauriers est un bon à tout faire: fortifiant, revitalisant, il soigne les entorses, les maux de gorge et sert même de Viagra. Sans oublier la vanille, qui ne soigne rien, à part la langueur, tant son arôme est doux au palais et au cœur. Madagascar est le premier producteur mondial de cette succulence. Cette fleur de la famille des orchidées est une princesse. Et afin qu’elle donne le meilleur d’elle-même, il faut la traiter comme telle: une fois cueillie, on doit la faire sécher six mois à 37 degrés, en la massant, si l’on veut obtenir ces gousses luisantes et souples, gorgées d’une crème noire au goût inégalable. Mamy, notre hôte, en met partout, de la vanille: dans le poisson, qu’elle cuisine avec une sauce à la tomate dont l’acidité s’en trouve tout adoucie, dans la salade de coco râpée, dans le riz, dans les bananes flambées… Oh les divins festins!