J’avais envie d’un voyage qui me traverse. D’un de ces périples à l’issue duquel on découvre que l’on a déplacé légèrement le curseur sur le cadran de ses certitudes. Mais où partir en décembre, tandis que le froid mordille tous les pays d’Europe? Où trouver le soleil sans le chercher vraiment?

Le doigt s’est posé sur une île, immense, grande comme la France et le Benélux, mais dont on parle peu: Madagascar. Ce que j’en savais? Qu’elle était dotée d’une flore et d’une faune endémique, et que, si on avait de la chance, on pouvait y croiser des lémuriens, délicieux animaux aux grands yeux. Autant dire, rien. Début janvier, c’est la saison des pluies et des cyclones. Il restait donc des places sur les vols d’Air France. J’avais assez de miles en réserve… Pourquoi pas?

Un voyage, c’est une manière de passer à travers. A travers quoi? C’est là-bas que se trouvait la réponse. Genève-Paris-Antananarivo: Attraversiamo…

29 décembre: Le jour où j’ai fait un saut vers le soleil

Le chant d’un coq un peu aigu. Un miaulement de chat errant. Le bruit des pales d’un ventilateur. Et cette touffeur qui fait coller le drap au corps. La veille, il n’y avait pas un seul degré au-dessus de zéro à Genève. Au réveil, il en fait 28 à Tananarive. 12 heures de vol pour faire un saut vers le soleil.

Sur la colline voisine s’élève le Rova, le Palais de la Reine. Une étrangeté construite par étapes dès 1839. Commandé par Ranavalona 1re, poursuivi par Ranaovalona II, le palais, mélange de styles écossais et asiatique, avec ses quatre tours et ses galeries bordée d’arcades, fut détruit par le feu en 1995, et depuis, reconstruit.

En contrebas, la ville lui fait allégeance. Quelque 2 millions d’habitants y vivent, sur les 22 que compte le pays. On y sort, on y dîne dans des restaurants trendy, on y drague sur la «nu soul» de Hajaina’Jex et sa voix qui ondule, on s’y met la tête à l’envers, on y dort, ou pas, dans des hôtels design, comme partout ailleurs. Mais on ne va pas jusqu’à Madagascar pour prendre un bain de vie urbaine; on y vient pour se laisser couler dans l’étrangeté, ressentir que l’on est ailleurs et que cet ailleurs n’existe qu’ici.

Pas le temps, donc, de s’attarder à Tana: il reste à peine 12 jours pour descendre la légendaire RN7. Mille kilomètres d’asphalte défoncé par endroits, en faisant un détour par Manakara. Douze jours à passer en compagnie du guide Angelo Rakotonirina, et son frère Alan, notre chauffeur.

A peine est-on sorti de Tananarive voilée de pollution que les couleurs se décident enfin à exploser. Comme si le paysage avait été ciré par le soleil. Les arbres luisent, les rizières sont fluo, en contrepoint d’une terre couleur de feu propre à exacerber les verts. C’est d’une insupportable beauté. «Avant, on appelait Mada «l’île verte». Mais à force de la défricher, la terre gorgée de latérite, apparaît. Elle devient l’île rouge», soupire Angelo. La déforestation, c’est le grand drame de l’île.

On file sur la RN7 au rythme des nids de poules, ou plutôt des cratères, qui la scandent. En évitant savamment les taxis-brousse, ces «m’en-fous-la-mort» dans lesquels s’entassent bagages et gens en débordant par les fenêtres. Dans la région des Hautes Terres, les maisons sont en brique ou en terre, avec un toit en chaume. «On reconnaît l’homme le plus riche du village à ce qu’il s’est fait construire un toit en tôle», note Angelo. Ça ne résiste pas forcément mieux aux cyclones, mais ça vous pose un homme.

En bordure des maisons, les sacs de charbon s’entassent. C’est la source d’énergie principale des Malgaches. «Quand on voit ces sacs, on voit où vont nos forêts», s’attriste le guide qui a créé une association pour la reforestation. «Une bonbonne de gaz, ça coûte 40 euros», dit-il. Soit l’équivalent d’un salaire mensuel, quand salaire il y a. La cuisinière à gaz, ce n’est pas pour demain. Entre-temps, on brûle les forêts…