Son métier à tisser? Système D. Dans son petit atelier des Charmilles, à Genève, elle a construit un cadre en bois, planté des clous, tendu des fils. «C’est un peu ghetto comme façon de faire, mais ça fonctionne», sourit Maëva Weissen, ses faux ongles bleu pailleté agrippés à l’immense engin.

L’artiste textile détaille le vävmatta et le tufting, des techniques artisanales traditionnelles qu’elle utilise pour transformer de vieux maillots de football en vêtements pour femme: interminable jupe-tapis bicolore ou manteau à traine aux allures de piñata géante, le tout porté avec des bodys ultra-échancrés ou des corsets en nylon floqué. Les codes genrés du foot passent à la moulinette d’une féminité exacerbée. L’idée ne manque pas de culot.

Maëva Weissen l’inscrit dans une réflexion politique plus large, comme en témoigne le nom de sa collection de bachelor en design mode, «1213 Onex, manifeste pour une troisième culture», présentée l’année passée lors du défilé de la Haute Ecole d’art et de design de Genève (HEAD). Sur le podium, la créatrice onésienne a fait parader des mannequins d’origine africaine, maghrébine ou d’Europe de l’Est. Des femmes de différentes corpulences que l’on retrouve dans le portfolio de la collection, posant fièrement sur fond de terrain de foot et de HLM décatis.

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Grâce à ce discours poétique sur le féminisme et le multiculturalisme, mais aussi sur l’immigration et l’ostracisme social, Maëva Weissen s’est vu remettre le Prix Art Humanité 2019, créé par la Croix-Rouge genevoise, le Comité international de la Croix-Rouge et la HEAD dans le but d’encourager et d’honorer le lien entre art et humanité. «Gagner ce prix a été un moment fort pour moi car, à travers mon travail, je cherche à m’engager pour des causes qui me tiennent à cœur», s’émeut encore la lauréate de 25 ans.

Troisième culture

Pendant longtemps, Maëva Weissen n’a connu qu’une seule réalité. Celle d’Onex, ex-cité-dortoir en périphérie de Genève, où elle emménage avec ses parents à l’âge de 7 ans. Mère suédoise, musicothérapeute et chanteuse baroque. Père espagnol, ancien punk devenu ouvrier imprimeur. «On n’avait pas beaucoup d’argent, mais je ne l’ai jamais vécu comme un problème.»

La richesse, pour la petite fille, c’est le multiculturalisme ambiant. Ses amis sont d’origine albanaise, portugaise, sénégalaise, congolaise ou encore marocaine. Comme eux, elle a des difficultés à l’école. Mais sa passion pour l’art et le vêtement la pousse à se surpasser. Quelques passerelles scolaires plus tard, cette artiste en herbe entre à la HEAD, où les enfants d’ouvriers immigrés sont plus rares que dans les établissements onésiens.

Très vite, les clivages sociaux se font sentir. Premier choc. «Je me suis retrouvée face à des gens très privilégiés qui n’avaient ni le même langage ni les mêmes références que moi, et qui n’avaient pas besoin de petits boulots pour vivre. Je ne me suis pas du tout sentie à ma place», se souvient Maëva Weissen, qui poursuivra quand même son cursus. En deuxième année, Erasmus en Suède, son seul pays de cœur.

Mais au contact des Suédois, elle comprend que sa patrie est ailleurs. Deuxième choc. «Comme je parle fort et avec beaucoup de gestes, les gens pensaient que je venais du sud de l’Europe. En plus, grâce à mes amis d’Onex, je sais quelques mots d’arabe ou de portugais, ce qui rendait les choses encore plus confuses. A ce moment-là, je me suis rendu compte qu’avec mes amis d’enfance nous avions créé ensemble une forme de troisième culture, qui n’est pas celle du pays de nos parents, ni celle de la Suisse.» Désormais, la métisse aspire à créer une mode qui offre une voix à cette diversité culturelle tout en décloisonnant les multiples populations genevoises.

La dimension durable

Autre cheval de bataille de Maëva Weissen, qui suit aujourd'hui un programme de master en arts visuels à la HEAD: montrer que l’art peut donner lieu à de vrais métiers et que la création est à la portée de toutes les bourses. Ainsi, pour l’Onésienne, le recyclage n’est pas seulement une question d’écologie, mais aussi de moyens. «Pendant mes années de bachelor, je n’avais pas assez d’argent pour acheter de nouveaux tissus à chaque projet, alors j’ai commencé à utiliser des textiles que j’avais chez moi. Puis j’ai commencé à réfléchir à la dimension durable: c’est absurde d’utiliser des matériaux neufs pour créer des prototypes qui ne sortiront jamais du placard. En plus, je pense qu’on est bien plus créatif quand il faut contourner des limites d’ordre pratique.»

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Pour redonner confiance aux jeunes d’Onex, où elle vit toujours, la créatrice, rêve d’organiser une exposition qui mettrait les artistes locaux à l’honneur. «J’aimerais remercier les gens de mon quartier pour tout ce qu’ils m’ont apporté. Mes idées sont une accumulation de ce que j’ai vu et entendu pendant toutes ces années. Même si c’est par moi que ça passe, je vois plutôt mon travail comme une conversation polyphonique où tout le monde a son mot à dire.»


Profil

1994 Naissance à Genève.

2001 Emménagement à Onex (GE).

2014 Entrée à la HEAD, à Genève.

2017 Erasmus de cinq mois à Stockholm.

2019 Lauréate du Prix Art Humanité.