Je sors de table et j’ai faim. J’ai faim, j’ai faim, j’ai faim. Etendue sur mon canapé, je passe en revue les reliques qui hantent mon frigo. Je visualise les cornichons, je m’attarde sur le bout de parmesan et j’ai même une pensée attendrie pour le tube de raifort. Tout ça à cause de recherches scientifiques qui suggèrent que – du moins chez certains animaux – une réduction drastique du nombre de calories consommées allonge la durée de vie. Jusqu’à 50% chez certaines souris. Côté humain, ce type d’études est compliqué à réaliser. Quelques essais sont toutefois en cours. En attendant des résultats définitifs, je m’affame à titre expérimental.

Et je ne suis pas la première. Nobles vénitiens, moines espagnols, yogis californiens: nombre d’individus se sont déjà convertis. La restriction calorique est devenue sujet de laboratoire dans les années 30, lorsque des chercheurs de l’Université américaine de Cornell qui faisaient des recherches sur les retards de croissance liés à la malnutrition chez la souris, se sont rendu compte que les animaux soumis à une diète rigoureuse vivaient plus longtemps que les autres. Depuis, des résultats similaires ont été obtenus chez des unicellulaires, des poissons, des mouches, des primates, etc.

Chez les macaques rhésus, des études menées sur trente ans ont abouti à des conclusions divergentes. L’une observe un allongement de la durée de vie d’un quart, l’autre aucune différence notable. Parue dans Nature en août, cette dernière souligne toutefois que les singes mis au régime développent moins de cancers, de maladies cardiovasculaires et de diabètes que les autres. Les effets restent les plus spectaculaires chez la souris. «Avec un régime réduit de 30 à 40% par rapport aux animaux qui se nourrissent à volonté, elles vivent 30 à 50% plus longtemps», illustre Luigi Fontana, des Universités Washington de Saint Louis, dans le Missouri, et de Salerno, en Campanie. «Chez un tiers de ces rongeurs, l’autopsie ne parvient pas à déceler de pathologie, leur cœur s’est juste arrêté de battre!»

Ces études sont toutefois discutées au sein de la communauté scientifique, notamment parce qu’elles sont – par la force des choses – réalisées sur des bêtes en captivité. «A l’état naturel, un animal ne mange jamais à sa faim, fait remarquer François Herrmann, du Département de médecine interne, réhabilitation et gériatrie des Hôpitaux universitaires de Genève. Il passe son temps à fuir les prédateurs, à chercher un abri ou de quoi manger. En laboratoire, il n’a rien à faire. Il se distrait en mangeant, d’où une tendance à la suralimentation et au manque d’exercice. Un peu comme la population humaine actuelle.» Aux yeux du spécialiste, cela ne disqualifie donc pas les études: «Le régime remet les cobayes dans des conditions naturelles qui correspondent à leur optimum.»

La théorie sous-jacente concerne même les humains. Notre métabolisme a évolué dans un contexte de disette, il a développé la capacité à stocker l’énergie sous forme de graisse lorsqu’il ne savait jamais quand le prochain repas se présenterait. Il est donc mal adapté à l’abondance. Certaines personnes sont convaincues que la restriction calorique aurait les mêmes effets sur Homo sapiens. «Pendant la Deuxième Guerre mondiale, aux Etats-Unis, des objecteurs de conscience ont été enrôlés pour suivre un régime réduit de 40% de calories», dit Luigi Fontana. Il s’agissait d’hommes de 18 ans, déjà minces au départ. Ils sont devenus irritables et dépressifs. Certains ont développé des œdèmes. Il y a eu au moins un cas d’automutilation (rassurez-vous, à part le dialogue mental avec mon parmesan, je vais bien).

Cela n’a pas empêché la restriction calorique de faire un nombre croissant d’adeptes, réunis notamment au sein de la Caloric Restriction Society (CRS). Bien que lui-même assez convaincu des effets bénéfiques de cette approche, Eric Ravussin, du Pennington Biomedical Research Center de Baton Rouge, en Louisiane, estime que certains de ses membres ont un côté fanatique et vivent leur régime un peu comme une religion. Dans The Longevity Diet, une des ­bibles du mouvement, ceux-ci se ­défendent toutefois de mener une croisade moralisatrice contre la nourriture, ou du moins ses excès. Ils avertissent que la restriction calorique est à proscrire pour certains (femmes enceintes, jeunes en croissance, personnes souffrant de troubles alimentaires) et qu’il faut être suivi par un médecin.

Reste à déterminer de combien restreindre ses calories. J’ai placé la barre à 25%, parce que c’est ce qui a été décidé pour l’étude Calerie, réalisée sur 220 personnes aux Etats-Unis pendant deux ans et achevée ce printemps. «Chez les souris, c’est à 40-45% que l’on a le plus d’effets, explique Eric Ravussin, qui a mené les travaux. Mais nous n’aurions pas eu une très bonne adhérence. 25% est un bon compromis, en tenant compte de ce que les gens sont prêts à faire et sans les mettre en danger.» Au-delà d’une certaine limite, ne pas manger peut aussi se révéler très mauvais pour la santé. Même avec ces précautions, deux participants ont dû abandonner en cours d’étude pour cause d’anémie et d’ostéoporose. Il faut en outre veiller à ce que le régime comporte quand même tous les éléments nutritifs essentiels. J’ai opté pour une approche pratique qui consiste à enlever un quart de tout ce que je mange. A quoi bon allonger sa durée de vie si c’est pour passer son temps à calculer les calories qu’on ingère? Mais il paraît qu’il ne faut pas faire comme ça, que c’est intenable. Sur mon canapé, après trois jours de diète, je me rappelle avoir pleinement partagé ce point de vue. En fait, il faudrait se nourrir d’aliments qui remplissent l’estomac mais contiennent peu de calories, comme les pommes, par exemple.

Démontrer un accroissement de la longévité chez l’être humain est difficile. «Ça ne se fera probablement jamais, parce que l’étude devrait durer cent cinquante ans», dit Eric Ravussin. Mais pour les membres de la CRS, le principal objectif n’est pas là: selon eux, le régime hypocalorique prolonge aussi la jeunesse. «Leur cœur est plus jeune, ils ont une pression sanguine d’adolescents et un taux de cholestérol très bas», observe Luigi Fontana, qui mène une étude sur des vétérans de la restriction calorique drastique. Il semble que la diète protège non seulement contre les maladies chroniques de la vieillesse – maladies cardiovasculaires, cancer, diabète, etc. – mais aussi contre la sénescence elle-même.

Faute de pouvoir mesurer la longévité, les chercheurs surveillent des «biomarqueurs» qu’ils jugent être de bons indicateurs: la sensibilité à l’insuline, par exemple, ou encore la capacité pulmonaire et la sécrétion d’hormones de croissance. Des valeurs qui diminuent avec l’âge. Les résultats de l’étude Calerie ne sont pas encore publiés, mais Eric Ravussin peut déjà dire que certaines – comme la sensibilité à l’insuline – repartent à la hausse. «Les participants ont aussi un métabolisme au repos qui est plus bas que ce qu’on pouvait prévoir en se basant seulement sur leur perte de poids», ajoute-t-il.

Le ralentissement du métabolisme est un des mécanismes qui expliquerait l’augmentation de la longévité. «Une théorie du vieillissement avance que plus on vit rapidement du point de vue métabolique, plus la durée de vie est courte», poursuit le chercheur. La production de l’énergie nécessaire au fonctionnement de notre corps libère des dérivés nocifs pour l’organisme, mieux vaut donc tourner le plus lentement possible pour ne pas «brûler la chandelle par les deux bouts».

Si les effets du régime hypocalorique sur la longévité humaine ne sont pas démontrés, Luigi Fontana estime que la protection contre les principales maladies qui affectent le monde occidental justifie à elle seule de se restreindre. Il précise qu’il n’y a pas que la quantité mais aussi la qualité – notamment la proportion de protéines – qui mérite d’être surveillée. A ses yeux, il est toutefois trop tôt pour s’engager sur une voie drastique.

J’ai fixé la limite de mon dévouement professionnel à cinq jours ouvrables. Le pic de faim m’a cueillie au soir du troisième, sur mon canapé. Puis la faim s’est faite un peu plus discrète. Il paraît qu’après quelques semaines, elle passe au second plan et arrête de brouiller les pensées. Cette courte expérience ne me fera sans doute pas vivre plus longtemps, mais ces cinq jours m’ont déjà semblé une éternité.