Ma sorcière bien-aimée

La styliste genevoise Magdalena Brozda a décroché cet hiver le prestigieux People Prize de H&M design. Ses habits lui ressemblent, romantiques et théâtraux. Tête-à-tête avec une fille de feu

Il était une fois, dans une petite ville au cœur de la Pologne, une fillette aux boucles d’or et aux yeux noirs. Regardez la photo, c’est elle, Magdalena Brozda. Sur son berceau, deux fées complotaient. L’une était teigneuse; l’autre lumineuse, excentrique, timbrée. Ce sont les grands-mères de Magda – on la nommera ainsi désormais, comme ses amis. Par bonheur, la deuxième avait des accointances avec le ciel. Disons qu’elle y avait ses entrées et que ça aide. Appelons-la Bacha, c’est son diminutif. Quels vœux formule-t-elle pour l’enfant? Qu’elle quitte un jour Czestochowa où tant de spectres rôdent et qu’elle brode sa liberté.

C’est ce qui est en train d’arriver à Magda Brozda. En janvier, cette styliste de 30 ans, diplômée de la HEAD de Genève, décroche le People Prize de H&M, distinction très estimée dans le monde de la mode. Ce prix est celui du public, des milliers d’internautes qui ont voté via Facebook et Twitter. Le titre de la collection qu’elle présente est une pirouette romantique: «If I die today, please call me tomorrow».

Il était une fois Magda… Mais la voilà, dans une salle de la HEAD, au fond d’un labyrinthe, rue des Acacias à Genève, un phalanstère industriel où cohabitent architectes, designers, stylistes. Elle apparaît comme annoncé, chignon éméché, peau de porcelaine, vivacité d’oiseau du paradis. On plane? C’est elle qui donne les ailes. Parce que cette fille sait, à l’évidence, se raconter des histoires, qu’elle en porte la marque – un halo – sur son visage. Parce qu’elle s’enracine dans des paysages mystérieux, qu’elle y puise ses matières, comme si enfanter un vêtement, c’était rapiécer des figures évanescentes qui ne seraient plus tout à fait perdues. Il suffit de jeter un coup d’œil sur sa collection, celle que le public a distinguée à Stockholm. Un mannequin défile bras nus; elle porte une robe couleur de lune, drapé somnambulique qui laisse deviner la silhouette; une coiffe elle aussi transparente recouvre tout le visage. Magda joue avec les fantômes.

Une tocade? Non, une fidélité. Déjà en 2009, elle propose comme travail de diplôme une collection intitulée «I put a spell on you – Je vous jette un sort». Le public découvre ceci: une adolescente de 14 ans agite les esprits dans des habits plissés, couleur chair, rose pâle, beige et veineux, lambeaux magnifiés par une main entêtée. Les connaisseurs sont frappés. En janvier, la journaliste de mode Valérie Fromont se rappelait ainsi sa première rencontre avec Magda, sur le blog Révérencieux: «On pressentait que cette jeune femme-là serait amenée à faire de grandes choses, quelles qu’elles soient. Ce qui la distinguait? De (très) bonnes manières, une détermination que j’ai rarement rencontrée, un univers visuel dense, complexe, fourmillant et un travail acharné.»

Magda a l’énergie butée de Nina, la jeune héroïne de La Mouette qui veut devenir actrice. Elle possède l’idéal du personnage de Tchekhov, le sens du bonheur en plus. «J’ai eu une enfance très heureuse, avec des parents ouverts, un père ingénieur, une mère professeur d’histoire. Mais toute petite, j’ai été en contact avec la mort. J’étais dans les bras de mon oncle, il me lisait un conte et il s’est effondré d’un coup en pleine lecture. C’est à partir de là que je me suis mise à aller au cimetière, ce n’était pas triste, c’était presque amusant, surtout avec ma grand-mère Barbara qu’on appelait Bacha. C’était la mère de ma mère, elle portait des shorts, fumait, était incroyablement libre dans une société où les femmes avaient tendance à baisser la tête.»

Magda joue les petites sorcières non pour exorciser son passé, mais pour le recomposer. Son mot fétiche? «Transformation». Sa carrière actuelle n’a tenu pourtant qu’à un fil. Si elle atterrit à Genève au début des années 2000, c’est pour étudier les relations internationales. Elle ne dessine pas, ne coud pas, mais a des marottes: collectionner les habits de seconde main, ceux des années 1940, 1950, ceux qui enchantaient jadis dans les spectacles de la chorégraphe Pina Bausch. Mieux, elle les porte. A l’école des langues où elle apprend le français, elle rencontre un jeune photographe colombien qui lui parle de la Haute Ecole d’art et de design. Elle s’enthousiasme et postule. Mais il faut présenter un dossier. Elle trempe ses vêtements dans des bains de teintures, les suspend au-dessus de la baignoire, les photographie et présente ses images à l’examen d’admission. Elle est acceptée.

Ses héros dans la mode? Ils définissent son idéal. Martin Margiela d’abord, ce créateur belge qui se mure dans un silence de trappiste et qui a souvent sublimé un vêtement en pièce d’art, composée de mille morceaux. Ou encore Hussein Chalayan, ce designer anglais d’origine chypriote qui utilise des matériaux excentriques, le fil de fer rouillé, la fibre de verre, entre autres. Signe? Elle a décroché un stage chez ce dernier. Magda est d’une génération qui refuse le formatage, se défie des lois du marché, ne jure que par l’artisanat.

On lui demande si elle se sent appartenir à un mouvement. Elle répond qu’elle ne veut pas être cataloguée; mais qu’il y a dans la société un besoin de vérité et qu’elle voudrait y répondre. Avec les 5000 euros du People Prize de H&M, elle prépare une ligne d’accessoires en cuir. Elle s’est associée pour cela à une copine, Pauline Famy, «qui maîtrise toutes les techniques». Le lancement est prévu d’ici à l’automne.

«Magda, est-ce qu’il y a un âge limite auquel il faut avoir réussi?

– Pour moi, il n’y a pas d’âge. Je veux juste faire mon chemin, sans écraser qui que ce soit. Je me suis tellement battue pour payer mes études que je ne suis pas près de me décourager.»

Tiens, elle porte une petite robe noire. «C’est mon habit idéal, je n’aime pas ce qui est trop voyant.» Il était une fois Magda… Elle n’a peur de rien, sauf des chauffards et des feux rouges – ne lui parlez pas de permis de conduire. Le conte commence à peine. Au pays des fées, Bacha et ses yeux bleus montent la garde. «Ma sorcière bien-aimée» est un bon titre de travail pour une prochaine création. Il n’est pas donné à tout le monde d’être hanté.

www.magdalenabrozda.com

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«J’ai eu une enfance très heureuse. Mais toute petite, j’ai été en contact avec la mort et j’allais beaucoup au cimetière»

«Je me suis tellement battue pour payer mes études que je ne suis pas près de me décourager»