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Mâle attitude

Magnétisme transalpin

Entre attitude nonchalante, silhouette nerveuse, maîtrise naturelle des matières et des couleurs, tentative de décodage de «l’élégance à l’italienne»

Il cligne des yeux, étire un sourire affable entre deux joues à barbe de trois jours, puis réajuste la veste de son costume gris impeccable à fines rayures. Cravate bleue, pochette blanche, regard sombre, urbanité lustrée en bandoulière. Au moment où il s’apprête à répondre, Mauro de Luca vient d’absorber d’un trait un ristretto qui, aux mains d’une entreprise de travaux publics, aurait sans doute permis de goudronner 1 km d’autoroute: «L’élégance, c’est avant tout une affaire de style propre. Une singularité qui échappe à toute forme de généralisation et donc à toute nationalité particulière.»

Chef de vente au Bon Génie à Genève, cet émigré des environs de Naples – «où l’on ne brade pas la terre» – a porté son premier costume sur mesure dès sa première communion, il y a environ un demi-siècle. Aujourd’hui, il est l’orchestrateur d’un ballet de vendeurs dirigés d’une voix mezzo-forte. En italien, cela va de soi. C’est à cet ambassadeur du classique-chic transalpin tout désigné qu’on se hasarde en premier lieu à demander une définition de l’élégance «à l’italienne».

Et en amour comme en mode vestimentaire, pas question de régler l’affaire à la hâte. Il faut parler, bavarder, jaboter quelques mots d’italien, et surtout goûter avec délice la faconde des élégants, avant d’esquisser les contours d’un début de définition. «L’élégance se voit dans la façon, cette forme donnée à un vêtement qui fait la silhouette», avance d’abord Mauro de Luca. Puis après les précautions d’usage qui préservent l’élégance à l’italienne de toute définition à la hussarde, force est pour cet Italien de reconnaître que l’élégance, la seule, la vraie, l’unique, si elle peut finalement se rapporter à un peuple, est bel et bien… britannique.

La tête dans la Botte «L’élégance reste pour moi anglaise», confie-t-il dans un sourire dévot. Inspirée de la tête pensante anglaise, la Botte s’est lancée dans la course à partir de l’après-guerre avant de briller dès les années 70 - 80 avec une multiplication de stylistes. Au point de fabriquer une élégance (une grâce faite d’harmonie, de légèreté et d’aisance, d’après le dictionnaire) propre à la Péninsule.

«Il y a aujourd’hui une élégance italienne type, affirme Jean-Hugues Dubo, le consultant de mode parisien de l’agence Poulain & Proust. Un style qui se caractérise par un côté flamboyant, à la limite du contestataire. Avec une maîtrise innée des codes couleurs et du jeu des matières, les Italiens ont un rapport au corps très sensuel et subtil.» Pour ce spécialiste ès élégances, ces derniers aiment se mettre en valeur par leur accoutrement: «Ils utilisent leurs vêtements comme une espèce d’arme. C’est un outil de conquête qui célèbre leur côté impérial. Ils ne sont pas tous des Apollon mais ils veulent tous être perçus comme des Jupiter. En mettant en valeur leur silhouette, ils cherchent à appuyer ce qu’ils veulent montrer d’eux. Pas ce qu’ils sont forcément réellement.»

Paraître différent «Dans l’état d’esprit italien, il faut se montrer et être différent à tout prix, note de son côté Hugo Jacomet, fondateur et éditeur de Parisian Gentleman, un site de référence consacré à l’élégance masculine. Un élégant italien (tout comme une Ferrari) se remarque, un élégant anglais (tout comme une Aston Martin) fait au contraire tout pour ne pas se faire remarquer.» Et le blogueur de souligner à son tour que l’élégance italienne repose en grande partie sur l’apparence vestimentaire uniquement.

L’élégant italien se base sur une élégance classique mais qui aime «casser les codes» à l’inverse de l’élégant anglais qui, lui, s’efforcera de les suivre à tout prix: «Là ou l’Anglais recherchera la discrétion, «l’understatement» (héritage direct d’une culture tailleur avant tout militaire), l’Italien cherchera plutôt «l’audace», le mélange des couleurs, la fluidité, poursuit Hugo Jacomet. C’est donc une élégance audacieuse, à la limite de l’exubérance, mais qui, de tout temps, a été une grande source d’inspiration pour le monde entier.»

Détourner les codes L’Italien s’affranchit de l’académisme britannique qui l’inspire avec un aplomb tel qu’il finit par troubler les élégants du reste du continent et d’ailleurs. «Il y a une telle fougue, une telle foi et une telle conviction chez eux qu’ils en arrivent à nous faire douter, raconte Jean-Hugues Dubo, ce globe-trotter de la mode réputé pour la qualité de sa mise. Un jour à Florence, j’ai pris une claque. J’avais ce que j’estime être les bons habits, classiques, neutres et élégants. Je me suis en fait trouvé ringard. Les hommes y sont dix fois plus justes, à propos et élégants que n’importe où ailleurs.» Par ce détournement des codes, l’élégance à l’italienne se définirait comme sa capacité naturelle à remettre en question toutes les autres?

Les Italiens se sont inspirés de l’élégance britannique en la déraidissant. Shocking au royaume du tweed? En s’enorgueillissant d’être cités comme référence en la matière, les Britanniques confirment une élégance propre à la Botte, reconnue et admirée en terre prince-de-galles: «L’élégance à l’italienne est parfaitement identifiable, relève Harry White, un blogueur spécialiste de la mode, qui écrit entre autres pour le site A suit that fits. Elle se manifeste dans la confiance et l’art qu’ont les Italiens d’assumer leur image, en portant des mocassins sans chaussettes, une veste de costume aux boutons de manche détachés, ou encore une montre sur un poignet de chemise, comme le faisait par exemple Gianni Agnelli

Les Italiens feraient confiance à leur propre goût et à leur instinct, contrairement aux Britanniques qui très souvent s’habillent par mimétisme, en fonction de la tendance générale uniquement, selon Harry White. «Les Italiens accordent un soin immense aux détails tout en faisant mine de les ignorer, poursuit le blogueur. Le secret de leur style? «La sprezzatura, une sorte de «nonchalance étudiée.»

«La sprezzatura» L’air de ne pas y toucher confine à l’art en Italie. Au XVIe siècle déjà, Baldassare Castiglione définissait dans Il Libro del Cortegiano (le livre du courtisan) la sprezzatura, ce faux détachement, comme une des vertus essentielles de l’homme de cour. Selon lui, il s’agissait «d’user en toutes choses d’une certaine nonchalance, qui cache l’artifice, et qui montre ce qu’on fait comme s’il était venu sans peine et quasi sans y penser».

Dans son «Petit Traité de sprezzatura», publié sur son site Parisian Gentleman, Hugo Jacomet définit cette rouerie latine comme la façon de «cultiver cet art subtil de l’élégance, habile mélange d’éléments de style baroque, de décadence un brin cynique et de détachement totalement feint. La sprezzatura est la légèreté négligée et l’habileté à dissimuler ses efforts.»

«La clé de l’élégance italienne réside dans les interrogations qu’elle suscite, dit Jean-Hugues Dubo. Quand on voit quelqu’un on se demande d’emblée combien de temps il a mis pour se préparer. Deux secondes ou trois heures? Est-il juste ou pas? Comment se situe-t-il par rapport à moi? Les Italiens nous font en permanence nous poser des questions sur nous et nos propres codes.»

Le souci du détail Pour Mauro de Luca, l’élégance quelle qu’elle soit est dans les détails. «La base est grosso modo la même pour tous. La différence se fait ailleurs: pochette, vrais boutons aux manches de la veste, boutons de manchette, doublure intérieure de la cravate… A ce jeu-là, l’Italien est terrible!» finit-il par lâcher en fronçant les sourcils dans une admonestation admirative. Quitte à friser parfois le mauvais goût: piment miniature porte-bonheur caché à l’intérieur de la cravate – une tradition napolitaine –, ou pochette à l’intérieur de la cravate pour la carte de crédit…

Autres détails typiques: «chemises à larges cols et boutons de manchette, cravates tricotées ou en cachemire, pantalons à revers mais qui ne cassent pas sur la chaussure, goût assumé des pochettes, usage savant des couleurs et des matières pour créer un style contrasté qui fonctionne à merveille», liste de son côté Harry White.

«Les mocassins sans chaussettes! exulte Jean-Hugues Dubo. Des mocassins en dur, Ferragamo, Gucci, avec des mors sur le cou-de-pied. Une chaussure qui donne un côté «feu au plancher» et des allures percutantes.» Portés avec des pantalons «subversifs mais élégants, courts juste ce qu’il faut», ils dynamisent la silhouette. «Les Italiens ont une attitude flegmatique mais des vêtements au couteau, très dessinés.» Oxymores vivants, ils respirent la désinvolture à partir de silhouettes nerveuses.

«Hormis les matières que les Italiens choisissent (fluides, légères contrairement aux Anglais qui préfèrent les laines plus lourdes et le tweed), le détail de l’élégance italienne est le travail «d’épaule» de leurs costumes, relève Hugo Jacomet. Naples et Rome ont d’ailleurs donné leurs noms à deux types d’épaules. L’épaule structurée dite «romaine» (aux forts accents anglais) et l’épaule napolitaine (dite «naturelle» ou «tombante»), l’exemple le plus frappant.»

Le goût du risque «L’élégance italienne est faite de doux et d’acide, poursuit Jean-Hugues Dubo. Elle pourrait être ennuyeuse et douceâtre. Mais l’utilisation des couleurs apporte de l’acidité.» Au point de devenir tape-à-l’œil et clinquant, le chic méridional est-il juste? Du bon ou du mauvais côté? «Un look est réussi quand il est à la limite des deux, répond le spécialiste. Il nécessite une prise de risques dont les Italiens ont fait un art. Par goût de la provocation, ils sont souvent à la frontière. Ils portent des vestes tellement ajustées qu’on se demande comment ils parviennent à respirer. Mais ils maîtrisent les risques à la perfection et se mettent en scène toujours avec goût. Un homme doit prendre la parole, s’affirmer, dire ce qu’il est et assumer des risques pour exister. C’est la même chose en matière de mode, ce qu’ont bien compris les Italiens.»

Un goût du risque qui pousse à d’ostensibles exubérances: «L’Italien va à la recherche de l’habit, s’excuse presque Mauro. Il veut se démarquer, se montrer, marquer les esprits et afficher une personnalité différente. Au point de choisir par exemple des doublures de vestes très voyantes parfois.» De manière générale, dans le sportswear comme dans le classique, tous les Italiens utilisent beaucoup de couleurs. S’ils ­conservent le gris et le bleu traditionnel du monde des affaires, ils le panachent volontiers avec du orange, du rouge, du lilas, etc.

L’art du mélange Malgré son œil aguerri, Mauro de Luca ne peut s’empêcher d’admirer le sens inné des Italiens pour le style. Années 80, un dimanche matin, gare de Florence, il voit un employé de la gare servir des cafés sur un chariot: «Je l’ai observé, il était très élégant. Il portait un costume loden bien coordonné avec sa cravate et ses chaussures. Je me suis alors demandé pourquoi les hommes n’ont pas ce goût inné pour s’habiller si bien ailleurs?»

Tous savent selon lui coordonner naturellement les matières et assembler les couleurs. Ce sont les Italiens qui ont par exemple imaginé porter un blazer avec un jean. «Ils veulent montrer une certaine joie de vivre, note Mauro de Luca. Pour cela, ils mélangent volontiers les atours classiques avec des couleurs tendance. Ils portent par exemple souvent un costume foncé avec la chemise ou la cravate qui ressort grâce à sa couleur vive. Ils sont en quête permanente de mélanges de couleurs et de matières.»

«En Italie, les hommes ont la capacité de porter les habits justes au bon moment, note Fabiana Gilardi, rédactrice pour L’Uomo Vogue . L’élégance est une question d’équilibre entre ce que l’on porte, ce que l’on est et le contexte dans lequel on se trouve. Peut-être que le secret des Italiens réside dans le fait qu’ils connaissent naturellement le dosage de ces ingrédients, comme des chefs en cuisine. La chemise, le costume, les chaussures faites main sont les ingrédients de base. Ensuite, il faut la capacité à mixer les matières et les couleurs tout en ne cherchant que la qualité, même pour un simple T-shirt.»

Coordonner, le maître mot de l’élégance italienne. On voit, par exemple, beaucoup d’hommes dans des costumes faits main avec des chaussures de sport Hogan. «A Milan, des directeurs de banque s’habillent ainsi. C’est typiquement l’envie de faire un coup pour se faire remarquer, pour passer pour un homme différent des autres, commente Mauro. J’ai rencontré un jour un Italien qui portait un imperméable dont les manches, très courtes, laissaient apparaître celles de sa veste. Je lui ai demandé: «Vous l’avez lavé trop chaud?» Il m’a répondu: «S’il avait eu des manches normales, vous ne l’auriez pas remarqué.»

Une affaire de gènes La raison de ce rapport si naturel aux vêtements? «L’Italien a la mode en lui, explique Mauro. Dès son plus jeune âge, il est observé et observe ses parents. Il apprend avec l’œil, en essayant de copier un peu son père. Très tôt, il devient très exigeant.»

Jean-Hugues Dubo relève, lui, une «sophistication congénitale chez les Italiens. Une culture du raffinement qui remonte à des siècles. Contemplatifs, ils se réfèrent à la nature pour s’en inspirer. C’est une culture, un art de vivre qui se retrouve partout, à commencer par l’architecture. L’élégance n’est pas une question de moyens. Elle est dans leur sang. Dans leur manière d’aborder la vie. Ils sont élégants de manière intrinsèque.» Et l’observateur-admirateur de confesser un amour viscéral de ce paraître: «Autour de Naples il y a quinze ans, même dans les petits endroits pauvres, j’étais frappé par le fait que quel que soit leur niveau social, tous les hommes entre 14 et 35 ans se débrouillaient pour se montrer au minimum avec chemises blanches impeccables et de la gomina dans les cheveux.»

«La multitude de cultures et de traditions a développé un sens naturel de la beauté et de la qualité, dans tous les aspects de la vie quotidienne, selon Fabiana Gilardi. Nous avons développé un esprit créatif et un artisanat en conséquence.» En Italie subsistent en effet des centaines de petits artisans (tailleurs, bottiers, fabricants de cravates) qui continuent à habiller les élégants. «Naples est un excellent exemple: dans cette ville étrange, parfois effrayante et souvent dangereuse pour les non-initiés, subsistent des centaines de petites échoppes de tailleurs, indique Hugo Jacomet. A chaque coin de rue, vous trouverez un atelier de tailleur pour homme ou un bottier traditionnel. C’est le dernier pays, avec, dans une moindre mesure, l’Angleterre, où l’homme aime se vêtir au moins autant que la femme.»

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