La Maison de l’architecture se démocratise

Genève Entre expositions sur les plus grands architectes mondiaux et cycles de conférences, l’institution se déploie avec dynamisme depuis sa création en 2007

Jusqu’au 12 juin, le pavillon Sicli accueille l’œuvre d’Eduardo Souto de Moura à travers une exposition d’envergure réalisée par la Maison de l’architecture. L’association genevoise investit ponctuellement cette usine désaffectée, conçue en 1969 par l’architecte bernois Heinz Isler, spécialiste des coques en béton, qui a longtemps été perçue comme une pustule au sein de la zone industrielle des Acacias.

Ce n’est que dans les années 2000 que l’entrepôt d’extincteurs est sorti des limbes de l’anonymat. On découvrait enfin la valeur architecturale de cette construction en béton et verre aux contours galbés, s’étirant dans le paysage comme une raie manta. L’Etat de Genève racheta alors le bâtiment en 2011 pour en faire un lieu dédié à l’architecture, à l’urbanisme, au design et aux nouveaux médias. Et en 2012, il fut inscrit à l’inventaire du patrimoine genevois.

C’est donc ici que la Maison de l’architecture, association née en réaction à la fermeture de l’Institut universitaire de Battelle, a pris ses marques pour des manifestations périodiques. Une «maison» actuellement sans domicile fixe, devant partager le pavillon Sicli avec diverses associations et étant obligée de déployer ses activités dans d’autres endroits de la ville.

«Notre vocation est de faire le lien avec les écoles, les étudiants, et le grand public. La Maison de l’architecture a été fondée en association en 2007, et c’est seulement à partir de 2010 qu’elle a proposé des événements réguliers sous la forme de cycle de conférences et d’exposition une fois par an. Notre but est d’amener une réflexion culturelle sur l’architecture qui s’articule autour d’un thème choisi. Nous ne prenons jamais position politiquement mais permettons au débat d’avoir lieu», explique Lucie Rihs, historienne de l’art et administratrice, mentionnant que l’organisme invite régulièrement des personnalités politiques genevoises à s’exprimer.

Souto de Moura et le trait

«Nous sommes une toute petite structure avec un comité de dix ingénieurs, architectes et géomètres bénévoles, et sommes financés par les associations de la branche, la Ville de Genève et des sponsors privés.» Un noyau de passionnés qui vise à conquérir le public en vulgarisant une discipline qui reste encore hermétique. «L’architecture raconte des choses d’un point de vue culturel. Au XIXe siècle, on la considérait comme le premier des arts. Mais le discours des architectes entre eux est pointu, à la manière des avocats ou des médecins», ajoute Lucie Rihs. Les saisons monothématiques – l’actuelle s’intitulant «Adaptation» –, permettent d’expliquer la genèse d’un projet, son intention esthétique et son lien avec l’environnement, tout en montrant que l’architecte est confronté, dans son processus créatif, à des contraintes techniques, des normes et des budgets à respecter.

L’exposition en cours est donc dédiée à Eduardo Souto de Moura, Prix Pritzker 2011, qui a lui-même participé à la scénographie au sein du pavillon. Cet architecte portugais, reconnu pour son trait, trouve ses solutions constructives dans le dessin. Ainsi sont exposées des centaines de croquis, plans de travail, photomontages et maquettes en situation, rendant son œuvre palpable. Une occasion unique d’appréhender son travail de façon didactique, mais aussi de découvrir ses projets de concours, réalisés ou non.

«Son architecture est sculpturale, volumétriquement forte, s’impose dans la ville, mais en même temps, il apporte un soin extraordinaire aux finitions. Suivant notre thème, nous voulions montrer son adaptation aux contraintes techniques, à un paysage mais aussi au contexte, à une crise économique et sociale. Nous trouvions intéressant d’illustrer le fait que les difficultés peuvent être le déclencheur d’une créativité supplémentaire, d’une forme de résilience architecturale. Dans les années 1970, le Portugal sortait de la dictature, les conditions politiques étaient difficiles et il s’est adapté. Aujourd’hui, le Portugal connaît des difficultés financières et Eduardo Souto de Moura trouve des solutions projet par projet», déclare Lucie Rihs.

Evoquant des projets emblématiques tel le stade de Braga, construit pour l’Eurofoot 2004, accroché à une falaise dont l’architecte a utilisé la roche pour produire le béton, économisant sur les transports et faisant travailler la main-d’œuvre locale. Ou le musée de Cascais pour lequel il interprète l’architecture vernaculaire portugaise en une nouvelle forme d’architecture contemporaine. Et encore la maison du cinéaste Manuel de Oliveira avec des ouvertures écrans comme une caméra, permettant de cadrer des scènes de vie à l’intérieur comme à l’extérieur. Les maquettes de chaque ouvrage étant exposées au pavillon Sicli.

Centre névralgique du PAV

L’administratrice souligne que la démarche de l’association n’est pas seulement didactique, car «l’architecture, c’est aussi des émotions, du ressenti, on peut être subjugué ou choqué…» Sa mission est aussi de répondre aux questionnements du public pour qui «chantier» signifie «nuisances» et de l’amener à voir «au-delà du bâtiment». «Une architecture reconnaissable ou particulièrement bien insérée dans le paysage donne un intérêt à la ville, génère du tourisme, lui apporte une aura. Comme la cité du Lignon par exemple. On vient à Genève rien que pour la voir. Ou le Learning Center à Lausanne. Et ce n’est pas forcément de l’architecture patrimoniale!» s’exclame Lucie Rihs.

A terme, l’association souhaite s’installer durablement au pavillon Sicli, qui va être entièrement rénové. Ce lieu institutionnel, où l’on expose aussi les résultats des concours, est appelé à devenir le centre névralgique culturel du nouveau quartier du PAV (Praille-Acacias-Vernets), selon l’administratrice, qui évoque le futur d’un lieu en pleine croissance, également dans le domaine du design et des nouveaux médias, et permettant à des écoles comme la HEAD ou l’Hepia de disposer de leur propre espace.

«Il faut sortir l’architecture de sa tour d’ivoire. Tous les architectes font des bâtiments pour y voir vivre des gens, ce doit être une discipline vivante», conclut l’administratrice.