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Talentueux, adoré des stars, Manolo Blahnik aurait pu construire un empire. 
© David Yeo/EYEVINE

Mode

Manolo Blahnik, talent perché

Depuis plus de quarante ans, ce chausseur de génie crée des objets de désir capables de transformer une attitude et de révéler un charisme. Il vient d'inaugurer sa première boutique à Genève et en Suisse

Lui, un fétichiste de la chaussure? «Jamais! Mais j’adore les beaux pieds. Je vais souvent en Sicile, dans un village près de Catane. Là-bas, les personnes âgées passent leur temps à marcher dans le sable et sur les pierres. Leurs pieds sont les plus beaux du monde. C’est fabuleux.» Des top-modèles, des actrices, des pop stars, il en a fréquenté, Manolo Blahnik. Pourtant, il y a chez cet exubérant chausseur une appétence pour la simplicité, la beauté sans artifice. Et la franchise. Essayez de lui parler du succès planétaire des baskets. «Une hérésie! Elles déforment les pieds.» Les plateformes? «Une horreur absolue!» Les grandes enseignes de luxe? «Elles se ressemblent toutes, c’est atroce!» glousse cet élégantissime géant, chevelure argent gominée et costume bleu canard taillé sur mesure.

La semaine passée, Monsieur Blahnik a inauguré à Genève sa première boutique en Suisse, la 14e au monde. Un luxueux écrin de 860 m2 situé rue de la Corraterie, près du cinéma qu’il fréquentait durant ses études universitaires, dans les années 1960. «C’était une époque divine. La ville était calme, les gens intelligents et sophistiqués. Je séchais les cours pour aller voir des films de la Nouvelle Vague. Je suis ému à l’idée de ce retour aux sources», confiait-il en février dernier lors d’une rencontre au sein de son QG de Marylebone, quartier huppé de Londres.

Aux murs de la maison, les croquis du maître, de sensuels portraits de ses luxuriantes créations. Car chez Manolo, les chaussures ne sont pas de vulgaires accessoires. Tout au long de sa carrière, le designer a œuvré pour qu’elles deviennent des célébrations de la féminité, des objets de désir capables de transformer une attitude et de révéler un charisme. Une magie qui tient en partie à l’extraordinaire savoir-faire du maître: à 76 ans, Blahnik est l’un des derniers designers à tailler ses talons lui-même et à sculpter les prototypes de ses propres mains.

Chausser les lézards

Né à Santa Cruz de La Palma, dans les îles Canaries, Manolo Blahnik décrit une enfance dorée loin des horreurs de l’histoire. De sa mère, une Espagnole propriétaire d’une plantation de bananiers, il vante «l’élégance naturelle, le goût de prendre soin de soi». Petit, Manolo nourrit une passion pour le dessin et les animaux. Ses premières chaussures, il les crée… pour des lézards. «Mon oncle travaillait au Bureau international du travail, à Genève, et nous faisait parvenir des boîtes de chocolats Lindt. J’utilisais les emballages en aluminium pour fabriquer de minuscules chaussons que j’enfilais à ces petits reptiles», s’amuse le créateur. Cocasse, l’anecdote a inspiré Manolo: The Boy Who Made Shoes for Lizards, un documentaire biographique disponible sur Netflix.

Après son passage estudiantin en Suisse («mes parents voulaient que je devienne diplomate mais je serais mort d’ennui!»), Manolo Blahnik s’envole brièvement pour Paris pour des études artistiques. En 1968, il pose ses valises à Londres et devient acheteur pour une boutique de mode. Un beau jour, Diana Vreeland, charismatique rédactrice en chef du Vogue américain, tombe sur ses dessins de scénographie. «Vous devriez faire des chaussures», lui lance-t-elle. Ni une ni deux, le jeune homme se frotte au savoir-faire des meilleurs artisans de la ville et collabore avec le créateur Ossie Clark, figure du Swinging London. En 1973, il ouvre sa première boutique dans le quartier de Chelsea.

Sa notoriété explose à la fin des années 1990 grâce à la série Sex and the City. Tout comme son interprète, Sarah Jessica Parker, le personnage principal Carrie Bradshaw est gravement atteinte de «manolomania». «Vous pouvez prendre ma baguette Fendi, ma bague et ma montre, mais s’il vous plaît ne prenez pas mes Manolo Blahnik», supplie l’héroïne lors d’une agression dans la rue. «C’était flatteur mais tout cela est so nineties!» s’exclame le chausseur, visiblement peu nostalgique.

Transmission

Talentueux, adoré des stars, Manolo Blahnik aurait pu construire un empire. Mais, à une époque où les chaussures se sont transformées en armes de guerre pour grand groupe de luxe, cet artisan a toujours refusé de sacrifier son indépendance sur l’autel des dividendes. Il n’a jamais vendu sa marque, jamais collaboré avec une enseigne bon marché comme H&M. En plus de quarante ans de carrière, il est toujours resté le même: borné et libre. «Je me fiche de l’argent, j’ai toujours fait ce que je voulais», insiste ce patron d’une entreprise aujourd’hui gérée avec sa sœur et la fille de cette dernière.

Et son héritage créatif dans tout ça, s’en préoccupe-t-il, lui qui n’a «pas le temps» de former des apprentis? «Je m’inquiète surtout de la disparition du savoir-faire de chausseur. A une époque aussi commerciale que la nôtre, tout le monde s’en fiche», déplore Manolo Blahnik. Dans un souci de transmission, cet ancien professeur au Royal College of Art de Londres a créé une fondation visant à soutenir les jeunes designers qui aimeraient lancer leur marque. «J’ai rencontré tellement d’étudiants talentueux qui n’avaient pas de moyens. Je ne suis pas Peggy Guggenheim, mais j’aimerais que tout le monde puisse avoir une chance.» 


PROFIL

27 novembre 1942 Naissance à Santa Cruz de La Palma (îles Canaries).

1960 Etudes à l’Université de Genève en droit, littérature et architecture.

1973 Première boutique de chaussures à Londres.

2017 Sortie du documentaire «Manolo: The Boy Who Made Shoes for Lizards».

Mai 2018 Ouverture d’une boutique à Genève.

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