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Le maquillage, jeu de rôle

Geishas aux traits stylisés, grain de peau «kawaii», lolita fashion et «jeunes filles phéromones»: la culture cosmétique du Japon s’écrit et se lit sur des visages sophistiqués, aux blancheurs de papier

A la tombée du soir, devenir une maiko. Une apprentie geisha dans la tradition de Kyoto. Oublier son nom, devenir une autre, et scruter ce reflet comme celui de la lune sur les eaux de la rivière Kamo. «Tout commence par une émulsion de camomille et de cire appelée «bintsuke abura», appliquée au doigt», explique Eguchi-san, directrice du Maiko Henshin Studio, une boutique spécialisée de l’ancienne capitale qui propose aux voyageuses japonaises et étrangères de revêtir, pour un seul jour, les atours d’une courtisane cultivée. «Sur le visage et le cou, on répartit une poudre blanche appelée shironuri», généralement humidifiée pour obtenir une pâte onctueuse. La nuque, objet des convoitises masculines, est soigneusement laissée vierge. «Du rouge est disposé sur une portion étroite des lèvres», poursuit Eguchi-san. Une bouche miniature mais pulpeuse. Réduire le visage: voilà le secret du masque de maiko. Les yeux, traditionnellement travaillés au noir de charbon, sont éventuellement rétrécis, tout comme les sourcils. Ces derniers, rasés et entièrement reconstruits plus haut sur le front, contribuent à la finesse des traits. «La perruque, enfin, est généralement surdimensionnée», conclut la maîtresse de maison.

Le maquillage comme un effacement de soi

Dans le Japon d’Edo, la cosmétique de la geisha s’apparente à une prise de rôle derrière lequel l’individualité est intégralement camouflée. «Il s’agit de donner le sentiment qu’on s’adresse à une illusion», explique Toby Slade, professeur à l’Université de Tokyo et auteur d’un ouvrage de référence passionnant, Japanese Fashion, a cultural History». «De manière générale, le Japon féodal privilégie une utilisation très formelle des substances et des soins», poursuit-il. «Marchands, nobles ou samouraïs, à chaque classe correspondait une cosmétologie propre, y compris pour les hommes.» La transition vers la modernité et l’ouverture du Japon au commerce avec l’Occident, à partir de 1865, va provoquer des bouleversements immenses. La marche de l’histoire se lit à même les visages et ceux-ci ont de préférence la blancheur du papier – manière d’émuler une ancienne noblesse qui se tenait loin du soleil et du travail de la terre. «D’un modèle extrêmement stylisé et relativement unisexe, le maquillage évolue vers un rendu plus naturalisé, qui tend à souligner les traits plutôt qu’à les recréer.»

Certaines coutumes disparaissent – le noircissement des dents, l’apprêt du visage masculin – tandis que les influences occidentales trouvent de nouvelles réinterprétations. Tokyo, à l’orée du XXe siècle. Costumes cravates, robes et chemisiers glissent parmi les kimonos le long des vitrines de Ginza. A l’image des héroïnes de l’écrivain Junichiro Tanizaki, les corps féminins se révèlent et s’exposent. Pour Toby Slade: «Il y a une profusion de nouvelles silhouettes à adopter, de nouvelles identités à incorporer, et le maquillage est un moyen bon marché d’embrasser cet enthousiasme pour l’expérimentation.» Le rouge se déploie sur toute la bouche, les yeux se font plus chargés, et les marques historiques – Shiseido en tête – fondent leur légende dans des onguents baptisés «Crème Lait» ou «Club Cream».

Le «kawaii» ou l’ingénuité artificielle

Par-delà la Seconde Guerre mondiale et les révoltes estudiantines des années 70, une constante demeure: la volonté d’imprimer aux traits une extrême jeunesse, presque un refus des codes de l’âge adulte, mouvement qui trouve aujourd’hui son paroxysme dans la culture kawaii. Esthétique de l’innocence et du mignon, sensation plutôt que doctrine, le kawaii est à la fois insaisissable et omniprésent dans le Japon contemporain. «L’accent est mis sur la perfection du grain de peau plutôt que sur les yeux et les lèvres», observe Takashi, un maquilleur installé à Tokyo depuis six ans qui collabore régulièrement avec les magazines de mode. «On me demande presque toujours d’éviter les regards ombrageux: cela fait otonappoi (trop adulte).» «Un rendu naturel et glossy» grâce à des fonds de teint haute performance, et «une certaine retenue au niveau de l’eye-liner et du fard»: Yu Hwa Yang, Elite Artist chez Shu Uemura, confirme ce primat de la texture sur la couleur.

Le kawaii, nouveau visage d’une certaine réserve, voire d’un certain conservatisme? Ses marqueurs visuels, pourtant, sont ancrés dans les contre-cultures tokyoïtes, estime Samuel Thomas, critique de mode au Japan Times. «La blancheur du visage, la prévalence du blush et l’élargissement du regard font référence aux physionomies hyperféminisées du shojo (les mangas pour adolescente) et de la lolita fashion, analyse-t-il. Quant à l’utilisation massive de lentilles de contact qui colorent l’iris tout en l’agrandissant, j’y vois l’héritage du look gyaru («girls») de la fin des années 90.» Bronzage de mise, influences californiennes et sexualité affirmée, la gyaru appartient désormais au passé, tout comme la mode des ganguros, ces visages noirs comme des miroirs tendus à une culture afro-américaine fantasmée. «Aujourd’hui, il n’existe plus vraiment d’alternative au phénomène kawaii», ­conclut Samuel Thomas.

Ce qui ne signifie pas pour autant que le kawaii soit dénué d’audace, comme l’illustrent les récentes tendances des meshita chiiku («pommettes sous les yeux») et des ofero-joshi («filles phéromones»), identifiées par le très influent AR Magazine, et popularisées sur YouTube par une myriade de tutoriels. Plutôt que de disposer le fard à joues (en crème ou en stick) au niveau de l’os, les jeunes Japonaises se blushent juste sous le regard. Résultat? Une impression de rougissement permanent, de légère ébriété hormonale, comme un flash de phéromones. Vulnérabilité mise en scène. Artifice d’ingénuité.

Appels de phare à l’intention de la gent masculine? Pas vraiment. Sous-vêtements, représentations du corps, sexualité: au fil des pages de AR Magazine se déploie une célébration de la féminité pensée et vécue par et pour les femmes. Le regard de l’homme n’est pas entièrement absent, mais il n’en constitue ni la mesure ni la finalité. La culture kawaii et sa déclinaison cosmétique pourraient-elles au fond favoriser une forme d’émancipation? Toby Slade songe aux magazines féminins des années 20. «Encourager les femmes japonaises à considérer et transformer leur apparence grâce au maquillage, c’était bien sûr les inscrire dans un certain rôle, mais aussi mettre en relief leur capacité à changer. Après tout, si l’on est en mesure d’agir sur son allure et ses traits, pourquoi ne pourrait-on pas en faire autant pour son éducation, sa situation familiale, son emploi et sa place dans la société?»

www.maiko-henshin.comhttp://www.ar-mag.jp

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