flou artistique

Quand le maquillage se prend pour Photoshop

Certaines crèmes aux actifs savants agissant en profondeur effacent aussi les irrégularités de relief par des procédés cosmétiques aux propriétés «illusion d’optique» sur le mode des logiciels informatiques. Une technologie dont profitent aussi les fonds de teint aux textures impalpables qui gomment comme par magie les imperfections de la peau

Même si l’on ne suit plus à la lettre la recette de l’eau de jouvence de Diane de Poitiers*: «Se procurer huit pigeons que l’on hache et que l’on met dans un alambic, avec du beurre, du camphre, de la mie de pain, du vin blanc. On obtient cette eau de pigeon qui conserve au teint une fraîcheur impérissable», il faut quand même ravaler son inculture lorsque l’on consulte la composition des onguents proposés sur le marché. Car une belle peau n’est pas qu’une injustice génétique, elle doit aussi beaucoup aux découvertes scientifiques qui permettent aux marques de rivaliser, chaque année, de champs d’exploration inédits.

Mais pour conquérir la ­consommatrice, les très sérieux tests effectués en laboratoire ne suffisent plus. Face à toutes ces formules dont la performance s’évalue en nombre de semaines, non seulement elle ne sait plus à quelle plante se frotter ou à quel élixir chamanique s’abandonner mais en plus elle souhaite que son miroir lui renvoie l’image magnifiée d’elle-même dès la première application. Ce qu’ont offert récemment les BB et CC Cream (lire le Hors-série Beauté du 22.02.2014 ainsi que l’encadré ­p. 61), qui corrigent les inégalités de couleur de la peau et ce que permettent aujourd’hui les crèmes Blur (de l’anglais blur: flou) qui s’emploient à flouter les imperfections de relief, tels les rides ou les pores. Selon un procédé cosmétique qu’Elisabeth Bouhadana, directrice de la communication scientifique de L’Oréal Paris, nomme l’«instant gratification» (soit la satisfaction immédiate): «Aujourd’hui, nous avons à notre disposition une palette d’outils comme la technologie opti-Blur. Ces crèmes ont une action à la fois biologique et un effet optique. Les femmes trouvent la patience d’attendre le bénéfice des actifs biologiques justement parce qu’elles observent un résultat instantané.»

Si BB et CC Cream étaient destinées à l’origine aux Asiatiques*, la crème Blur s’adresse en priorité aux femmes de type caucasien (Européennes et Américaines). «Le cortège d’apparition des signes de l’âge n’est pas le même d’un point à l’autre du globe, explique Elisabeth Bouhadana. Les Asiatiques n’ont quasiment pas de rides avant 45 ans, mais comme elles vivent près de l’Equateur ce sont les UVA qui les marquent plus rapidement que les autres facteurs du vieillissement en leur donnant des taches. Alors que des études ont montré que chez les Européennes ou les Américaines, les premiers signes de l’âge sont les rides, car leur peau est un peu moins soumise aux UVA, mais très sensible aux agressions des UVB et des radicaux libres.»

Et c’est sur le mode de Photo­shop, ce logiciel informatique qui gomme les pixels imparfaits en clonant à l’infini une zone «propre» du visage, qu’agissent en surface les crèmes Blur sur le grain de peau grâce à des molécules aux propriétés «soft focus» qui réfléchissent la lumière de façon à ce que les rides s’évanouissent visuellement. Une sorte de flou gaussien, ce filtre «outil» du même logiciel qui floute la peau pour la rendre lisse. En 2014, ce sont donc des crèmes aux textures fondantes qui prennent le relais des «primers», ces bases lissantes contenant des élastomères de silicone qu’utilisent depuis une dizaine d’années les maquilleurs professionnels en enduit «toile de fond» ou de manière locale pour camoufler une ride, un pore dilaté ou encore une cicatrice. Et dont ils ont, aujourd’hui, voulu faire profiter les femmes du monde entier. «Mais les «primers», qui sont des correcteurs optiques très efficaces, ont aussi une lourdeur, une épaisseur qui les rendent plus ou moins confortables selon le type de peau tout au long de la journée, explique Elisabeth Bouhadana. Avec la crème Blur, on a fait un grand pas en avant car la texture est allégée. Depuis dix ans, on utilisait surtout les gels d’élastomère, transparents avec un effet mat, se présentant comme de la vaseline en termes de consistance, un peu comme du papier-calque épais, ce qui n’était pas très intéressant en matière de cosméticité. On a donc sélectionné des poudres que l’on nomme «Opti-Blur Technology» aux propriétés optiques tout aussi probantes sans former de film continu imperméable sur la peau, les poudres étant incorporées dans une émulsion «huile dans eau», la formule la plus fraîche. Jusque-là, les élastomères de silicone étaient visqueux parce qu’on ne savait pas les formuler dans des émulsions. On était obligé de les formuler dans des textures anhydres (sans eau), des crèmes qui contenaient beaucoup d’huile…»

Ces préparations aériennes nouvelle génération effaçant rides et ridules en un passage restent, comme l’a souligné l’experte, gorgées d’actifs biologiques chargés d’améliorer la qualité de la peau sur le long terme, le renouvellement cellulaire de l’épiderme se faisant en un mois minimum. Revitalift Magic Blur de L’Oréal Paris, pionnier sur le marché, est aujourd’hui suivi de Blue Therapy Lift & Blur de Biotherm qui, lui, fait référence à la photographie: «Tel un filtre Instagram, le ­combleur Ultra-Blur agit en quelques secondes», dixit le dossier de presse. Ou du Skin Best Serum-in-Cream de la même marque promettant floutage et effet matifiant. Clarins sort le duo Haute Exigence Jour & Nuit revendiquant une densité en surface grâce à des perles de comblement nouvelle génération. Chez Dior, après le lancement en début d’année de la base de teint Pore Minimizer, qui gomme les irrégularités, c’est au tour de Hydra Life Close-Up qui contient des poudres diffusant de la lumière sur les zones d’ombre créées par ces imperfections de relief, avec un effet flouté et lissé immédiat. Toujours chez Dior, le Light Pulsion Complex met en exergue une «technologie éclairagiste», encore un terme emprunté aux arts visuels, grâce à une nouvelle génération de billes de silice creuses formant un halo correcteur.

Chez Vichy, on fait la chasse à… l’expression triste. La crème Liftactiv Advanced Filler a pour but d’estomper visuellement les rides verticales telle «la ride du lion située entre les sourcils ou les sillons naso-géniens de part et d’autre du nez, les fines rides situées autour des lèvres et les plis d’amertume qui encadrent le menton. Les rides verticales sont les principales responsables de cet air triste. Les rides horizontales, celles du «bonheur», gênent moins les femmes», comme le précise le Dr Anny Cohen Leteisser, dermatologue. Un lissage instantané en surface de ces stries rabat-joie, responsables de l’effet sad look pour un «visage plus positif», selon le dossier. Alors que chez Lancôme, on lance la Visionnaire Crème multi-correctrice fondamentale qui ­contient des élastomères avec effet flouteur.

Par extension, fonds de teint et maquillage profitent de ces nouvelles découvertes et revendiquent cette technologie «illusion d’optique» dans des textures quasiment immatérielles. Comme le Compact Naturel Perfecteur de Shiseido qui annule les disparités chromatiques ou le Perfecting Loose Powder d’Estée Lauder aux pigments de mica agissant comme adoucissant optique. Et encore le fluide belle mine multi-action de Chanel qui associe une poudre et un gel «soft focus» pour estomper les aspérités de la peau. Quant au Vitalumière fond de teint poudre libre de la même marque, à l’effet lissant et flouteur, il combine poudres «soft focus», billes de polymère de petite taille et billes de cellulose pour combler les irrégularités de surface. Chez Sisley, le Phyto Teint Expert se compose aussi d’une base «soft focus» en association avec des poudres sublimatrices et un gel flouteur. «Les imperfections sont optiquement atténuées, effacées, comme photoshopées», indique le dossier. Enfin le Skin Foundation Stick de Bobbi Brown atténue l’apparence des rides et ridules et affine les pores grâce à des particules de poudre également en forme de billes.

Pommettes et lèvres bénéficient aussi de ces trucages visuels permettant de mystifier une réalité insatisfaisante. Apparaissent ainsi des cosmétiques aux pigments caméléons qui ne font que révéler subtilement l’éclat de chaque carnation. Chez Dior notamment dont les laboratoires ont mis au point un rouge à lèvres et un blush mono-teinte qui procurent cet effet optique personnalisé. Tel Dior Addict Lip Glow qui réagit au pH des lèvres en rehaussant leur couleur naturelle ou le blush Rosy Glow qui rosit les pommettes par réaction avec l’humidité de la peau. Mais pour Norman Pohl, make-up artist de la marque, flouter et masquer les imperfections ne suffit pas pour embellir un visage, il faut encore le sculpter grâce au maquillage: «Pour moi, il est aussi important de mettre en lumière les plus belles zones naturelles du visage, parce que si vous vous concentrez trop sur la correction, celles-ci ne ressortiront pas.»

*Tirée de «L’Eternel féminin», par Béatrice Fontanel, Editions du Seuil

■ Premiers degrés de correction optique

Les crèmes BB et CC apparues récemment sur le marché ont été inspirées par les Asiatiques et notamment les Coréennes, dont les soins de beauté pour le teint sont axés sur l’uniformité et la luminosité. Tandis que la BB Cream («blemish balm», soit baume anti-imperfections) est une base censée contrebalancer le ton jaune-gris que prend la peau des femmes d’Asie en vieillissant, et par extension apporte bonne mine et éclat aux carnations occidentales, la CC Cream («colour control») a, elle, été mise au point pour camoufler les irrégularités de pigmentation. C’est ainsi qu’on trouve sur le marché des CC de couleurs différentes, chacune étant censée compenser un écart de ton dans le spectre des couleurs à l’opposé: une verte pour masquer les rougeurs, une jaune contre les cernes, une rose orangé pour booster un teint terne.

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