Marga d’Andurain, une reine à Palmyre

«Le Temps» évoque cette semaine des hôtels improbables devenus inaccessibles

Le Zénobie a sombré, emporté par la révolution syrienne

Palmyre? «Une reine d’Egypte? Des ruines? On ne sait pas», lit-on dans le dictionnaire des idées reçues de Flaubert. C’est tout ça à la fois, plus un hôtel, le Zénobie, en référence à la souveraine qui régna sur Palmyre autour de l’an 267 et dont la légende dit qu’elle défia Rome en voulant battre monnaie. L’hôtel, sur un étage, date de 1924. Il est littéralement sur le site de l’antique Palmyre, de la même couleur grise, jaune et ocre, à quelques mètres des premiers chapiteaux. Seul un petit parapet de style colonial sépare la terrasse, où quelques palmiers font de l’ombre, de l’immense champ de ruines. Un point de vue magique sur le temple de Bel, l’Agora, les vieux portails, l’immense colonnade.

C’est peut-être ce qui séduisit Marga d’Andurain lorsqu’elle racheta l’hôtel en 1927. Unique point de chute pour les voyageurs entre Damas et Bagdad, l’auberge promettait aussi d’être une affaire juteuse. Mais le commerce caravanier vivait ses dernières années et une voie carrossable, plus au sud, supplanta la vieille piste de sable et de poussière. Il s’agissait d’éviter l’oasis et ses parages malfamés: des tribus bédouines insoumises et toujours prêtes à trousser les convois imprudents.

Marga d’Andurain s’obstine quelques années, accueille des aventuriers et des archéologues, sympathise avec les chefs tribaux, relègue son mari au fond du jardin, dans une modeste dépendance devenue plus tard une boutique de souvenirs donnant sur la rue. Les rares témoins de cette époque ont contribué à forger la légende: Marga chevauchait nue à travers l’oasis et dans les dunes, accueillait tard dans la nuit ses amants, des bédouins et des ­militaires français. Annemarie Schwarzenbach est son hôte en 1933 et relate, ébahie, sa rencontre avec l’excentrique Marga dans une de ses nouvelles.

Impossible de séparer la légende des faits. Marga d’Andurain s’est évertuée à construire son personnage, elle se voyait en réincarnation de Zénobie, tout en maintenant le mystère sur sa vie. Mais il est avéré qu’elle épousa un chef bédouin, se convertit à l’islam, tenta de devenir la première Occidentale à pénétrer dans les lieux saints de La Mecque. Mais son projet échoua, faute de pouvoir convaincre les autorités de la sincérité de sa conversion. La suite est une débandade meurtrière: son mari bédouin meurt empoisonné, elle est accusée du meurtre et est emprisonnée à Djeddah en avril 1933. Après deux mois de détention, elle est acquittée, grâce à l’intervention du consul français, et obtient l’autorisation de retourner à Palmyre, où les tribus réclament vengeance pour le meurtre de l’un de leurs chefs. Son premier mari, Pierre disparaît à son tour, poignardé sur la terrasse de l’hôtel. Le Zénobie se meurt aussi, faute de touristes.

Contrainte de fuir la Syrie, Marga d’Andurain liquide les meubles auprès d’un antiquaire aleppin. Les cahots de l’histoire et les rivalités tribales figèrent l’oasis pour cinquante ans. Une chance pour le Zénobie qui reprit du service dans les années 1980, à la faveur de la politique d’ouverture touristique voulue par Hafez el-Assad, le père du président actuel. Le groupe propriétaire de l’hôtel mise sur sa situation exceptionnelle pour attirer les visiteurs. Tout est laissé en l’état, un confort sommaire, la chambre et le bureau de Marga d’Andurain deviennent une suite avec vue. La terrasse devient un must pour les happy few, des étrangers, qui visitent ­Palmyre.

Les Syriens, eux, tremblent en évoquant l’oasis. Palmyre se dit Tadmor en arabe et est connue à travers le pays pour abriter l’une des deux plus terribles prisons du régime. Hafez puis son fils Bachar el-Assad tiennent la Syrie d’une main de fer, les opposants sont embastillés par milliers. A Palmyre, la vie se déroule apparemment au rythme lent des oasis. Mais la palmeraie bruisse de mille séditions. Et les tribus, qui suivent un islam conservateur, embrassent dès le début la révolution. Les troubles chassent irrémédiablement les touristes. L’hôtel est abandonné, pillé et en partie brûlé. Les djihadistes de l’Etat islamique en ont fait une base militaire, après s’être emparé de la ville en mai 2015. Les souvenirs de Zénobie, capturée par l’empereur Aurélien et emmenée à Rome, et de Marga d’Andurain qui mourut noyée au large de Tanger, assassinée, ont définitivement quitté Palmyre.

Les Syriens, eux, tremblent en évoquant l’oasis. Palmyre se dit Tadmor en arabe et abrite une terrible prison