Mode

Margiela où on ne l’attend pas

Une rétrospective à Paris, pléthore de citations dans les défilés: on n’a jamais autant parlé du créateur le plus discret – et le plus avant-gardiste – de l’histoire de la mode. Sortant de sa réserve presque malgré lui, Martin Margiela en écrit une nouvelle page

Son œuvre est l’une des principales sources d’inspiration de plusieurs générations de designers de mode qui, pour les plus jeunes, ne le savent même pas. On le perçoit partout: chez Balenciaga avec des superpositions en trompe-l’œil, chez Moschino avec un humour très littéral, chez MSGM avec des assemblages de pièces décalées, chez Carven dans une certaine mesure, avec des volumes et des matières mixés pour raconter de nouvelles histoires.

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Le créateur Martin Margiela, septième invisible du fameux groupe des «Six d’Anvers», a popularisé la récup, désacralisé les défilés en les sortant des salons à chaises dorées pour les organiser dans des lieux anti-glamour tels que des terrains vagues et des chapiteaux. Avec les effilochages, les effets d’optique, les robes du soir imprimées sur de simples nuisettes, le Belge a apporté une valeur inestimable à la mode dès le début des années 1990: le second degré. Retiré de ce milieu depuis une dizaine d’années, son travail n’a jamais été autant cité qu’aujourd’hui.

Un retour aux sources au Palais Galliera

Alors que les concepts culturels de Martin Margiela commencent doucement à se galvauder, le Palais Galliera, à Paris, ouvre du 3 mars au 15 juillet Margiela/Galliera, la rétrospective la plus complète consacrée au créateur à ce jour: 136 silhouettes, 32 collections représentées sur les 42 existantes, soit une surface de 600 m² dans un bâtiment en chantier. «Le musée a commencé à constituer un fonds des collections de Martin Margiela dès sa deuxième saison automne-hiver 1989. Puis les conservateurs ont acquis toutes les collections suivantes jusqu’en 1993, les années les plus emblématiques de la maison», indique Alexandre Samson. Responsable pour la création contemporaine au Musée Galliera et commissaire général de l’exposition, il a rencontré Martin Margiela à de nombreuses reprises pour scénographier l’exposition.

Montée sous l’impulsion d’Olivier Saillard – ce sera sa dernière contribution à l’institution dont il était directeur depuis 2010 –, Margiela/Galliera rappelle que le Flamand est sans doute le dernier grand designer à avoir sorti la mode de sa zone de confort. Martin Margiela pouvait écumer les marchés aux puces et voir dans un lot de chaussettes vintage un potentiel pull une fois qu’il les aurait assemblées. Il maniait le décalage, mais ne jouait pas d’ironie. Découvrir son œuvre nous permet de nous rapprocher, nous aussi, de cette distanciation qu’il a enseignée à toute une civilisation de mode.

Une maison sans façade

Martin Margiela a fondé sa maison (MMM) en 1988 sur les principes du recyclage, du décalage du regard et de l’anonymat. Lors de ses présentations, les mannequins, souvent des «gens vrais» de son entourage, défilaient le visage masqué ou recouvert de cheveux. Au sein de son studio de création, personne n’était autorisé à s’exprimer en son nom propre. On répondait sans signature aux interviews par fax, et il n’existe aucune photo publique du créateur lui-même.

Epaulettes surdimensionnées, superpositions en trompe-l’œil, visages des mannequins anonymisés, autant de codes popularisés par Margiela et repris aujourd’hui

Fin 2017, un documentaire a tenté de pénétrer le silence de la maison. Sobrement intitulé We Margiela, il dessine un portrait en creux du fondateur à partir de témoignages de personnes ayant participé à l’édification de ce monument de mode. Signe que le concept de Martin Margiela a fait école, le film est uniquement signé par sa maison de production néerlandaise Mint Film Office. Pas d’individualité mise en avant.

Les producteurs du film expliquent: «Nous étions très intéressés par la façon dont la compagnie fonctionnait. L’organisation interne, la manière dont tout était lié et entrelacé – les vêtements, le design d’intérieur, le blanc omniprésent, l’anonymat, l’absence de publicité, le groupe mis en avant à l’opposé du concepteur unique, etc. –, tout cela formait un ensemble cohérent. La maison a été fondée par deux personnes: Martin Margiela et Jenny Meirens. Jenny était en grande partie responsable du «comportement de la maison» et elle joue un rôle important dans le film. Pour nous, il était intéressant de trouver une figure encore plus «invisible» derrière le designer «invisible» Margiela. […] Il était extrêmement talentueux et unique. Son influence sur la mode ne peut être sous-estimée et, pour cela, il est immensément respecté. Etre un artiste, un «faiseur», c’est un travail difficile et intense.»

«L’école» Margiela

Lutz Huelle, créateur parisien d’origine allemande, a rejoint Martin Margiela juste après ses études au Central Saint Martins College de Londres. Il décrypte: «Martin trouvait de la beauté dans chaque détail, et ça rendait la vie plus agréable à tout le monde autour de lui. Son regard sur les objets rendait le quotidien plus léger. Son travail était d’une grande générosité, il était sincère, c’était l’exact contraire du cynisme. J’ai voulu travailler avec Martin parce qu’à l’époque, je ne comprenais pas, par exemple, «la femme Mugler», une image glacée, hyperféminisée et conceptuelle. Mais je comprenais «la femme Margiela» dans sa réalité. Pour lui, la mode devait s’adresser à tout le monde et le résultat, en termes de partage de créativité, était formidable. Nous ne faisions pas des vêtements pour un certain corps ou un certain âge, mais pour un goût.»

Et si, récemment, certaines jeunes marques ont été qualifiées d’héritières de Margiela, c’est sans doute Lutz Huelle qui est le plus fidèle à son esprit progressiste, surréaliste et subversif «à la belge». A une époque où l’on produit trop, où l’on consomme trop et où la culture du vêtement se dilue dans l’offre et les réseaux sociaux, ceux qui injectent du sens et une expression d’individualité dans leurs collections touchent une clientèle consciente et avisée.

L’évolution des idées

Si Martin Margiela a imposé sa vision radicale de la construction d’un vêtement, on s’est ensuite largement réapproprié son langage novateur. Mais n’est-ce pas la première tentation de la mode? Depuis l’émergence fracassante, en 2014, du collectif Vetements – griffe très prisée pour son luxe présenté comme anticonformiste –, on a beaucoup évoqué le Flamand, dont on ne parlait finalement plus tant que cela. Demna Gvasalia, le chef de file du collectif désormais installé en Suisse, a travaillé chez Maison Martin Margiela. Lors de son défilé automne-hiver 2018-2019 présenté en janvier à Paris, on a vu, outre des inspirations maintes fois commentées, des «Tabi shoes» aux pieds des mannequins. Les Tabi étaient les chaussures signatures de MMM. De même que les dessins d’enfants qui illustraient des invitations à la présentation de la deuxième collection de Margiela. Il y a quelques semaines, ils ornaient des t-shirts du défilé Vetements.

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La collection du groupe s’intitule «The elephant in the room». Depuis longtemps, «l’éléphant», qui n’est autre que Margiela, se balade dans d’autres pièces, chez d’autres créateurs: il obsède le rappeur Kanye West, inspire l’Américain Virgil Abloh pour son label Off-White. Le Français Jean-Charles de Castelbajac lui a plusieurs fois rendu hommage. Castelbajac qui, dès la fin des années 60, faisait lui-même défiler matières détournées, serpillières retaillées et couvertures transformées en ponchos. La trompe de l’éléphant?


Margiela pour les nuls

La patte Margiela, c’était aussi le détournement d’objets du quotidien, assimilés en vêtements. De la vaisselle cassée transformée en plastron, des cadres de tableaux portés en collier ou, comme ici, une veste qui semble avoir été taillée dans le cuir d’un canapé (avec étiquette du magasin attachée), des cordons d’éléments de décoration, des attaches de vélo en ceinture, une jupe évoquant l’innocence en plissé soleil, un voile de mariée par-dessus le tout. Il est ici beaucoup question de liens. Celui qu’on tisse avec sa garde-robe, celui qu’on noue avec soi-même quand on s’habille le matin. Et en filigrane, celui que nous attachons tous à Martin Margiela, dès que nous interprétons avec un peu d’imagination les objets qui nous entourent, pour en extraire une beauté singulière.

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