Forcément, on pose la question: «Avez-vous déjà consommé des substances hallucinogènes?» Elle, amusée: «Je n’ai jamais eu d’attrait pour la drogue, j’ai une imagination et un subconscient très fertiles. Je vis un peu entre mes rêves et la réalité.» Voilà qui explique l’aura déjantée de Come get trippy with us, la collection de master de la Canadienne Marie-Eve Lecavalier, 29 ans, diplômée en design mode et accessoires de la Haute Ecole d’art et de design (HEAD) de Genève. Des jeans oversize recyclés, de fabuleux tricots de cuir à motifs entrelacés, d’intrigants accessoires en verre ou encore de longues chemises à lignes psychédéliques, le genre d’ondes hypnotiques qu’a dû voir Albert Hofmann en expérimentant le LSD dans les années 1940.

Grâce à ce vestiaire à la fois sophistiqué et barré, Marie-Eve Lecavalier a été sélectionnée pour participer au 33e Festival d’Hyères, qui se tiendra du 26 au 30 avril prochain. Aux côtés de neuf autres finalistes internationaux, elle concourra pour le prestigieux prix mode, remporté en 2017 par la Bulloise Vanessa Schindler, elle aussi diplômée de la HEAD et cette année membre du jury présidé par le créateur belge Haider Ackermann. «C’est une incroyable opportunité. Cela va me permettre de gagner en visibilité et de me constituer un bon réseau. Je suis aussi heureuse de présenter ma collection de master en dehors du contexte scolaire», confie Marie-Eve Lecavalier par téléphone depuis Anvers, où elle effectue un stage chez Raf Simons, ancien directeur artistique de la maison Dior et pape d’une coolitude arty et cérébrale.

En mai 2017: A Hyères, la consécration de la HEAD, l'école d'art et de design de Genève

L’art du décalage

Pour la créatrice canadienne, la mode a longtemps été un fantasme, un rêve abstrait auquel seule une poignée de privilégiés pouvait prétendre. Son enfance à Saint-Hubert, petite ville située dans la banlieue de Montréal, elle la passe à «s’ennuyer» ferme. Pour briser la monotonie, elle s’invente des histoires et parfait sa technique d’«auto-hallucination», soit l’art d’observer les déformations visuelles produites par une lumière, un point de vue. Un certain goût pour le décalage, déjà. Il y a aussi sa grand-maman modéliste, qui lui apprend à coudre dès ses 5 ans.

Très vite, la fillette timide comprend que le vêtement est, au même titre que la peinture ou la musique, un moyen d’expression. Mieux: qu’il est une porte sur soi, une façon de s’inventer. A l’école, ses tenues bizarroïdes la font passer pour une allumée. «D’où je viens, les gens ne veulent pas faire de vagues. Ils veulent un look normal et un boulot rassurant.»

Qui dit rêve dit prise de risque. Révolution. A l’écoute de ses passions et pour échapper au déterminisme social, Marie-Eve se lance dans des études de mode, versant technique. Dessin, patronage, couture, elle intègre les bases du design mode comme les danseuses classiques apprennent à faire leurs pointes: avec douleur et acharnement. Un autre monde s’ouvre à elle au département mode de l’Université du Québec à Montréal. Enfin, on parle son langage, celui du beau et du sensuel.

La designer Ying Gao, l’une des enseignantes, devient un véritable mentor. «Elle m’a appris à m’ouvrir à d’autres disciplines comme l’architecture ou la science, mais aussi à mettre en forme ce qu’il y avait dans ma tête, que ce soit au niveau du vêtement ou de la scénographie», loue Marie-Eve Lecavalier. Devenue directrice du département mode, bijou et accessoires de la HEAD-Genève, Ying Gao convainc l’étudiante d’intégrer un master à Genève. «C’est l’un de seuls masters de qualité que je pouvais m’offrir, car les écoles américaines ou anglaises sont hors de prix. Les ressources y sont très généreuses, les professeurs vous poussent à la prise de risque et à l’expérimentation.»

En 2016: Hyères, où s’écrit la mode de demain

Anti-gaspillage

Comme beaucoup de créateurs de sa génération, Marie-Eve Lecavalier porte un regard très critique sur l’industrie de la mode. Pour la jeune créatrice, pas question de sacrifier sa liberté et ses convictions éthiques sur l’autel du profit. A-t-elle l’intention de créer sa marque? Sûrement, mais loin de la surconsommation ambiante. «Il y a beaucoup de gaspillage dans l’industrie du luxe, mais un jour les ressources naturelles ne seront plus là. Sans compter que les matières premières sont très chères pour un jeune créateur. Ma porte de sortie, c’est le recyclage. Mes jeans sont produits à partir de vieilles paires de Levi’s que je découds et recouds pour leur donner une nouvelle vie. Pareils avec les cuirs seconde main que je transforme en top ou en manteau.» Une vision très moderne du luxe, qui a poussé la Canadienne à développer sa propre technique de tissage du cuir. Résultat, une maille très graphique qui imite le jersey et masque les éventuelles imperfections des peaux.

Une approche à la Miuccia Prada, qui met l’accent sur des pièces fortes, loin des torrents de vêtements insipides sauvés par un stylisme ingénieux. «Je travaille beaucoup les coupes pour que mes vêtements existent par eux-mêmes et qu’ils durent. J’aime les pièces qui bougent et vieillissent avec leur propriétaire. Ce lien entre nous et le vêtement est essentiel.»


Profil

2 août 1988: Naissance.

2015: Bachelor en design et stylisme de mode à l’Université du Québec à Montréal.

2017: Master en design mode et accessoires à la HEAD-Genève.

Avril 2018: Finaliste mode au 33e Festival d’Hyères.


Notre précédent portrait: Sébastien Olesen, le Valais dans le vent