Combien vaut une mèche de cheveux d’Hillary Clinton? En promettant 5000 dollars à qui lui apporterait un échantillon de la crinière de l’ex-candidate démocrate à la présidentielle américaine de 2016, Martin Shkreli a obtenu autre chose: un retour à la case prison. C’était le 13 septembre 2017. Il était alors en liberté sous caution après avoir payé 5 millions de dollars. Mais sa nouvelle provocation sur Facebook n’a pas vraiment été du goût de la juge new-yorkaise Kiyo Matsumoto.

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«C’est un zéro, un rien!»

Martin Shkreli, c’est l’histoire d’un jeune entrepreneur pharmaceutique, accusé de montages financiers frauduleux et de s’être enrichi en spéculant sur la hausse du prix des médicaments. Un homme jamais à court de provocations et de coups d’éclat. Ancien gestionnaire de fonds d’investissement américain, spécialisé dans les entreprises de santé, il a cofondé les hedge funds Elea Capital, MSMB Capital Management et MSMB Healthcare, ainsi que la société de biotechnologie Retrophin et Turing Pharmaceuticals, dont il était le PDG. Son nom reste surtout associé au scandale du Daraprim. Avec lui, le prix de ce médicament utilisé dans des traitements contre la toxoplasmose, le paludisme et le sida, produit par Turing Pharmaceuticals AG, a été multiplié par… 55. Le comprimé est passé de 13,5 à 750 dollars en septembre 2015.

Il n’en fallait pas plus pour qu’il devienne très vite «l’homme le plus détesté d’Amérique». Ses concitoyens découvrent alors avec effarement ses pratiques. Outrés, les candidats à la présidentielle de 2016 réagissent. «C’est un zéro, un rien!» affirme Donald Trump. Hillary Clinton fustige une pratique «scandaleuse» et des «prix abusifs», Bernie Sanders refuse son don de campagne et le reverse à une clinique de Washington. Face à la vindicte populaire, Martin Shkreli n’a pas le choix, il doit annoncer une baisse du prix du Daraprim. «Des erreurs ont été commises sur la manière dont nous avons essayé de faire comprendre aux gens pourquoi nous avons procédé ainsi. Je pense que c’est une bonne idée de baisser le prix en réponse à la colère ressentie par les gens», a-t-il dû reconnaître. Avant de se raviser.

Arrêté le 17 décembre 2015 par le FBI, à l’âge de 32 ans, Martin Shkreli a été condamné à 7 ans de prison en mars 2018 pour fraude sur les titres de ses deux fonds d’investissement et manipulation d’actions, sans lien direct avec l’affaire du Daraprim. Il doit aussi rembourser près de 7,36 millions de dollars en actifs aux autorités fédérales. Il purge aujourd’hui sa peine dans une prison de Pennsylvanie, après plusieurs transferts. Son appel a été rejeté en 2019. Sa dernière trouvaille pour tenter de sortir de prison? Dire qu’il pourrait contribuer au développement d’un traitement contre le Covid-19. Une proposition faite en avril dernier qui n’a pas vraiment été accueillie avec beaucoup d’enthousiasme. Aujourd’hui, Martin Shkreli refait parler de lui parce que Netflix prévoit de diffuser un long métrage, dirigé par Paul Downs Colaizzo, qui lui sera consacré. Au cœur de la fiction: l’affaire d’un album de rap dont il a acquis les droits. Une folle histoire, parfait condensé de la personnalité fantasque et des agissements perturbants de Martin Shkreli.

Il choque le Congrès

Il faut dire que sa vie est à la fois agitée et romanesque. Né à Brooklyn (New York) de parents albanais et croate qui travaillent comme concierges, il a eu une enfance difficile, selon un rapport de ses avocats dont a fait état le New York Times. Il aurait été maltraité par ses parents et témoin de violences domestiques. Sujet à des crises de panique, il se réfugie très jeune dans les chiffres, se prend de passion pour les racines carrées. Après un Bachelor of Business Administration, il travaille notamment pour UBS, puis, en 2006, crée son premier fonds d’investissement. Il n’a que 23 ans.

Personnage à l’ego surdimensionné, sa marque de fabrique est la provocation, agrémentée d’une bonne dose de cynisme et de bluff. Martin Shkreli n’a peur de rien. Avant le scandale du Daraprim, le jeune entrepreneur avait déjà «joué» avec le Thiola, en 2014. C’est un médicament pour traiter une maladie rare, la cystinurie, qui provoque la formation de calculs urinaires de cystine. Déjà là, Martin Shkreli avait senti le goût de l’argent facile. En s’offrant les droits du médicament à travers la société Retrophin, il décide d’en multiplier le prix par 20. Martin Shkreli est poussé à la démission. Il crée une nouvelle entreprise. C’est là que lui vient l’idée du Daraprim.

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Mais le Daraprim n’est que la partie la plus visible de l’iceberg, celle dont il a le plus été question dans les médias, et sans lien direct avec le procès. Quand il se fait arrêter par des agents du FBI en plein hiver 2015, avant d’être libéré sous caution, il est notamment soupçonné d’avoir illégalement utilisé des actifs de Retrophin Inc. pour rembourser des dettes alors que son fonds spéculatif MSMB Capital Management essuyait des millions de dollars de pertes. Inculpé de sept chefs d’accusation par une juge fédérale, il est jugé coupable lors d’un procès qui s’est ouvert le 26 juin 2017. Mais il est remis en liberté en attendant de connaître sa sentence, prévue initialement en janvier 2018. Jusqu’à l’affaire des cheveux d’Hillary Clinton.

Après son arrestation, Martin Shkreli aurait pu se tenir à carreau, tenter de se faire un peu oublier. Mais ce n’est pas vraiment son genre. Non content d’être l’homme le plus détesté du moment, «Pharma Bro» s’est livré à de nouvelles provocations. Sa fortune était alors évaluée à environ 50 millions de dollars. Le 4 février 2016, la juge l’a autorisé à apparaître devant le Congrès pour une audition sur le prix des médicaments. Il y va mais décide de garder le silence, en invoquant, le sourire narquois, le 5e amendement à chaque fois qu’une question lui est posée. «Je n’ai jamais vu notre commission parlementaire être traitée avec autant de mépris», relèvera un élu. Sur Twitter, Martin Shkreli attaque: «Difficile d’accepter que ces imbéciles représentent le peuple.»

Des liens avec le rap

Une semaine plus tard, il annonce le 12 février dans un tweet vouloir racheter les droits de l’album The Life of Pablo de Kanye West, quelques heures avant sa sortie, pour 10 millions de dollars. But: empêcher sa commercialisation, surprendre la planète entière et jouer avec les nerfs de Kanye West. Quand il s’agit de faire parler de lui, Martin Shkreli n’est jamais en manque d’idées. Dans une lettre au rappeur, il lui écrit: «Je suis un grand fan de votre musique depuis de nombreuses années. Plus précisément, l’album The College Dropout m’a inspiré pour réussir dès mon plus jeune âge.» Cherche-t-il seulement à provoquer, à des fins purement égoïstes? Il fait même monter les enchères à 15 millions de dollars… avant, dit-il, de se faire escroquer par un faux représentant du rappeur. Son tweet «Who the fuck has my fifteen million dollars?» serait en réalité un fake.

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En mai 2015, avant son arrestation et ses ennuis judiciaires, il avait acheté pour 2 millions de dollars le double album de rap du Wu-Tang Clan Once Upon a Time in Shaolin délibérément produit par le groupe à un seul et unique exemplaire. En octobre 2016, il déclare sur son compte Twitter qu’il publiera l’album en téléchargement gratuit si Donald Trump est élu, mais le détruira si Hillary Clinton devient présidente. Il n’honore pas sa promesse. Selon les termes de l’accord, il n’était pas censé revendre l’album. Mais il a quand même cherché à faire monter les enchères sur eBay, en septembre 2017, sans jamais dépasser le million de dollars. Enragé, Martin Shkreli publie sur les réseaux sociaux de longues vidéos dans lesquelles il menace, une nouvelle fois, de détruire le disque. Il s’en prend de manière agressive à l’un des membres du groupe: il menace Ghostface Killah de l'«effacer des livres d’histoire du rap». C’est cet épisode-là de sa vie sur lequel va se concentrer le long métrage diffusé par Netflix.

En janvier 2017, Twitter a suspendu son compte, à cause d’une affaire de harcèlement. Martin Shkreli est obsédé par une journaliste freelance, Lauren Duca, et s’en prend à elle à coups de montages grossiers et de propos provocateurs quand elle refuse de l’accompagner à la cérémonie d’investiture de Donald Trump.

Un ténor du barreau new-yorkais

Pour son procès, Martin Shkreli a pu compter sur un ténor du barreau new-yorkais, Benjamin Brafman. L’avocat pénaliste a eu parmi ses clients célèbres Dominique Strauss-Kahn et Jay-Z. Ou encore Harvey Weinstein, qu’il a fini par lâcher en janvier 2019 avant son procès. Benjamin Brafman a tenté de faire passer Martin Shkreli pour un «génie un peu autiste», un «autodidacte extravagant» capable d’innovations, comme ont témoigné plusieurs de ses collaborateurs. Il a dû admettre avoir parfois voulu lui «mettre son poing dans la figure», tant son client lui complique parfois la tâche. L’accusation revendiquait 15 ans de prison, le présentant comme un «menteur compulsif», un homme «sans remords», obsédé par sa réussite. Avec une peine de 7 ans, Martin Shkreli s’en sort finalement plutôt bien.

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Dans une lettre adressée à la juge Kiyo Matsumoto, il a fait une sorte de mea culpa. Même s’il a admis avoir été un «imbécile», il se décrit comme une personne «avec beaucoup de potentiel», prêt à utiliser son talent «pour le bien de l’humanité». Le jour du verdict, il a, une nouvelle fois au tribunal, évoqué ses «actions honteuses». Il a livré sa déposition en pleurs, en se tamponnant les yeux avec un mouchoir, relatent les médias qui ont suivi le procès. «Je n’ai jamais été motivé par l’argent. Je voulais faire grandir ma stature et ma réputation. Je suis ici à cause des erreurs grossières, stupides et négligentes que j’ai commises», a-t-il déclaré, la voix étranglée. La juge a justifié sa peine clémente par le fait qu’il avait eu un bon comportement en prison. Et qu’il avait aussi fait des dons à des organisations caritatives avant son arrestation. Ses larmes de crocodile, finalement, ont peut-être aussi aidé.

Bien qu’en prison, Martin Shkreli continue de se faire entendre à travers un blog, l’alimente-t-il vraiment lui-même? Son «journal» fait en tout cas à la fois état d’observations sur ce qui se passe dans sa prison de Pennsylvanie et de commentaires sur le marché pharmaceutique. Avec cette citation de Thomas Jefferson en préambule: «J’estime qu’une petite rébellion de temps en temps est une bonne chose, et aussi nécessaire dans le monde politique que les tempêtes dans le monde physique. C’est une médecine nécessaire à la bonne santé du gouvernement.»