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Maxime Plescia-Büchi.
© Sang Bleu

Interview

Maxime Plescia-Büchi: «L'art représente le concentré de la pensée humaine»

Le Lausannois a dessiné sur la peau de Kanye West (et bien d’autres). Il est aussi éditeur de magazine et cultive depuis toujours une passion pour les beaux-arts. Cette semaine, il est le rédacteur en chef invité de T, le magazine du Temps, consacré à l’art

Il est l’un des tatoueurs les plus célèbres du monde. Formé à l’ECAL en typographie et graphisme, éditeur du magazine Sang Bleu, fondateur de Swiss Typefaces, designer de sa propre ligne de vêtements mais aussi passionné d’art contemporain et d’horlogerie, le Lausannois Maxime Plescia-Büchi vit entre ses studios de Londres et de Zurich. Créateur multiple et esprit curieux, nous lui avons demandé de composer une partie du sommaire de cette édition du T consacrée à l’art.

T Magazine: Quel rapport entretenez-vous avec l’art?

Il représente pour moi le concentré de la pensée et de la logique humaine. L’art est le dernier espace, avec peut-être la religion et la science de très haut niveau, qui s’affranchit des contingences liées à la fonction et à l’usage. Je ne viens pas d’une famille où l’art était un sujet central, mais où la culture prenait une place importante. J’ai grandi dans une ambiance classique nourrie d’art moderne et contemporain. A ce jour, mes références vont de Joseph Beuys et Sol LeWitt, en passant par de Pierre Huyghe, à Oscar Tuazon. Et comprennent aussi les travaux des artistes que j’ai connus à l’ECAL. Je pense à Denis Savary ou à Nicolas Party avec qui j’ai peint mes premiers graffs, et à Genêt Mayor avec lequel je faisais du skate. Plus récemment, j’ai adoré voir comment mon ami Simon Paccaud a développé son travail. J’ai beaucoup d’affection pour ce que font mes proches.

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Etes-vous collectionneur?

Avec mon mode de vie un peu nomade, c’est compliqué. L’art et le design prennent de la place. Ma collection est modeste, elle compte une vingtaine d’œuvres de petits formats. Cela dit, j’adore aller dans les foires d’art. Elles concentrent tant de logiques et d’enjeux différents. Le business et le jeu social de ce marché restent la plupart du temps cachés alors qu’ils font partie intégrante de ce qu’est l’art. J’aime aussi y aller pour regarder les gens, voir quels habits et quelles montres ils portent.

L’art est à la base de votre culture. Pourtant ce n’est pas la discipline que vous avez étudiée à l’ECAL…

J’aurais bien voulu, mais les circonstances on fait qu’à la fin de mon année propédeutique, au moment de choisir une orientation, on m’a fortement conseillé la communication visuelle. J’y ai appris la typographie et le graphisme et je me suis constitué un bagage intellectuel et technique qui a été fondamental pour la construction de ma carrière. Tous les jours j’utilise des notions que j’ai étudiées.

Avant le tatouage et l’art, vous viviez une période graff, skate et hip-hop. Que trouviez-vous dans ces cultures alternatives?

Ma mère faisait, et fait encore, de la politique. Mon père était journaliste. J’ai grandi dans un environnement où les gens alliaient l’action à la parole. Les tags, que j’ai découverts dans les années 1980, traduisaient cette liberté. J’étais un enfant qui n’avait aucune idée de comment peindre ou exposer dans une galerie. Mais je voyais bien qu’il suffisait de prendre un feutre ou un spray et d’aller dehors pour s’exprimer. Il y a dans le graffiti, mais aussi en faisant du skate, cette manière de s’approprier et de détourner des espaces. Cela a commencé comme un geste très innocent. Puis la portée sociale, et souvent politique, de ces actions est apparue. J’ai progressivement compris à quel point il était capital de maîtriser ce geste, à quel point la société réclamait d’être questionnée, mais sans être brusquée. J’ai ensuite synthétisé le tout dans mes pratiques d’adulte, du design au tatouage jusqu’à l’entrepreneuriat. Il n’y a rien de plus politique, en fin de compte, que de faire du commerce.

Le tatouage justement. Qu’est-ce qui vous a poussé à en faire votre métier?

On s’est tous, enfant, gribouillé le corps avec des crayons ou des stylos. Un jour vous vous apercevez que des adultes font la même chose et que certains gagnent leur vie en dessinant sur la peau des autres. Même s’il était peu présent autour de moi, le tatouage m’a toujours fasciné. Je n’en comprenais ni les codes ni les techniques. J’ai vraiment su comment l’intégrer à ma vie le jour où mon ami Basile du shop 242 s’est fait tatouer par Filip Leu. On devait avoir 21 ans et j’ai tout de suite décidé que moi aussi je devais me faire tatouer par lui. C’était parti. Pour autant, le tatouage n’était pas une option dans mon plan de carrière. C’était trop exotique, presque magique. Lorsque Filip m’a proposé de devenir son apprenti, j’ai immédiatement su que c’était ma vocation.

En Suisse, le tatouage pâtit de moins de préjugés que dans les pays anglo-saxons. On peut être banquier, chef de la police fédérale ou simple ouvrier et se faire tatouer

Pourtant la Suisse n’entretient aucun lien culturel avec le tatouage, contrairement à celle du graphisme ou de la typographie…

C’est justement parce que notre pays ne partage pas vraiment d’histoire avec le tatouage qu’il a pu se développer de manière assez forte avec des gens comme Filip à Lausanne ou Mick à Zurich. En Suisse, le tatouage pâtit de moins de préjugés que dans les pays anglo-saxons. On peut être banquier, chef de la police fédérale ou simple ouvrier et se faire tatouer aussi bien des dessins Oldschool que des motifs plus sophistiqués. En Angleterre, où je vis et travaille, la pratique reste très marquée par ses origines prolétaires. Proposer des dessins plus artistiques, donc plus chers, n’est pas dans les mentalités.

Comment avez-vous développé ce style de tatouage très graphique qui vous caractérise?

Philippe Leu réinterprétait le style asiatique. J’appréciais la beauté de ses tatouages, mais en termes d’iconographie ils restaient très loin de mes références. Avant de devenir son apprenti, je suis parti à Londres où j’ai rencontré de nombreux tatoueurs. Duncan X s’inspirait d’images historiques européennes et reprenait des gravures médiévales et des motifs victoriens et francs-maçons qu’il trouvait dans les encyclopédies. Thomas Hooper avait un style plus personnel, par l’utilisation de motifs géométriques en noir et blanc. Pour moi qui avais étudié l’histoire de l’illustration d’Albrecht Dürer à Gustave Doré, ça a été le déclic. J’ai vu le potentiel artistique que je pouvais exploiter. De retour à Lausanne, dès que je voyais quelque chose qui me plaisait, le déconstructivisme de l’avant-garde russe, l’alchimie ou la science, je cherchais le moyen de le transposer sur la peau. J’ai ainsi exploité mes compétences et mes connaissances en art et en design dans la pratique du tatouage.

Très vite, votre style va être connu et reconnu. Vous avez été surpris par ce succès?

Faire davantage référence à l’histoire de l’art qu’à celle du tatouage m’a rapidement amené beaucoup de clients. Il y avait une forte demande pour ce style différent, plus graphique, que la plupart des tatoueurs fuyaient comme la peste. Mais plus encore, les gens appréciaient de parler à un tatoueur qui trouvait son inspiration dans une culture plus générale que celle du tatouage strict et qui parlait de notre pays. Lorsque je suis retourné à Londres, j’ai rencontré Liam Sparkes auquel je me suis associé. Nous avions le même âge et nous étions mis au tatouage quasiment à la même époque, nous partagions les mêmes influences et chinions des bouquins dans lesquels nous trouvions nos sources d’inspiration. Ensemble, nous avons beaucoup voyagé, de New York à Berlin, pour voir ce qui se faisait ailleurs. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment parachevé mon style. Partout, très vite, les clients et les tatoueurs semblaient «vibrer» avec ce qu’on faisait.

A Londres vous avez aussi créé Sang Bleu, un magazine consacré au tatouage, mais qui ressemblait à une revue d’art.

Londres c’est la capitale historique du magazine culturel «post-fanzine». C’est là que sont nés Dazed & Confused et The Face. Quand je suis arrivé à Londres, internet existait, mais les réseaux sociaux balbutiaient. Le magazine était le seul moyen de communiquer pour tous les genres de sous-culture. Mais je ne trouvais aucune revue de tatouage qui montrait son développement tel que je le voyais. Je savais écrire, prendre des photos, j’étais graphiste. J’ai lancé Sang Bleu qui a tout de suite reçu le soutien des tatoueurs, mais aussi des artistes et du milieu de la mode.

Votre père était journaliste, ce qui explique aussi votre intérêt pour les médias?

Oui, j’ai grandi dans les magazines et les journaux et dans la connaissance des coulisses des métiers de l’édition. Au-delà de ça, pour moi qui avais vécu à Cheseaux-sur-Lausanne, le magazine était une incroyable fenêtre sur le monde. Le premier magazine sur le skate a changé ma vie. Je me revois attendre Thrasher, The Source et toutes ces revues sur le hip-hop, le skate et le graff. A l’ECAL, le magazine m’a intéressé, en ce sens que support alliait la forme et le fond. J’avais passé mon enfance à entendre mes parents débattre de politique et de sujets de société, cela me parlait forcément.

La presse est-elle un domaine que vous défendez?

Je ne suis pas un puriste du print. Je trouve qu’il y a des contenus qui fonctionnent mieux sur du papier que sur le web et inversement. Essayez de trouver un article très ancien sur internet. C’est quasiment impossible. Les médias analogiques ont une permanence qui les ancre différemment dans le temps. Ils proposent une variété d’expériences que le digital n’offre pas. On peut très bien s’attacher à des livres même si on grandit avec des médias numériques. Mes enfants adorent autant lire des bouquins que regarder Netflix. Ce qui me fait aussi dire que le print a encore sa place et qu’il n’est pas menacé par le digital car chaque information peut se traiter de plusieurs manières, profiter de plusieurs supports. Ma seule prérogative est l’adéquation du support à mon intention.

C’est l’émancipation des mœurs depuis Mai 68 qui a petit à petit amené les gens à exprimer leur identité. Après la parole et la mode, le corps est le champ le plus récent de cette libération.

On a l’impression que le succès du tatouage, désormais considéré comme une forme d’art avec ses artistes et ses communautés, est fortement lié à celui d’Instagram.

Il ne faut pas oublier qu’avant Instagram, il y a eu Myspace et Tumblr qui ont beaucoup contribué à la diffusion du tatouage avec des communautés très actives. C’est vrai que le tatouage a profité du boom d’Instagram, d’abord comme une simple histoire d’images, ensuite en faisant la promotion d’une pratique. Le tatouage sur Instagram, c’est un peu comme les vidéos de chat sur Facebook: le public adore et ça marche. Cela dit, bien avant l’avènement du web, c’est l’émancipation des mœurs depuis Mai 68 qui a petit à petit amené les gens à exprimer leur identité. Après la parole et la mode, le corps est le champ le plus récent de cette libération. Intervenir sur le corps – par le tatouage, la chirurgie esthétique ou la prise d’hormones – est devenu quelque chose d’acceptable dans la société. Pour moi, ce changement profond de mentalité a permis au tatouage de passer du domaine de la sous-culture à celui de la pop culture.

Vous nourrissez aussi une passion pour les montres, que vous collectionnez. Vous avez d’ailleurs collaboré avec Hublot en 2017 pour un modèle baptisé Sang Bleu. D’où vous vient cet amour pour l’horlogerie?

Ma mère vient de La Chaux-de-Fonds et du Jura. Ma famille avait des amis qui travaillaient dans l’horlogerie et m’emmenaient visiter les manufactures. A la maison, j’ai toujours entendu parler de montres. J’ai connu la folie du quartz, grandi avec Swatch et Flik Flak en sachant qu’il existait des modèles pour les hommes accomplis comme ceux en or de mon grand-père. Plus tard, la montre est devenue un objet de convoitise lorsque les rappeurs ont commencé à parler de ce qu’ils portaient au poignet. A 26 ans, je me suis acheté ma première «vraie» montre avec l’argent de mon premier gros mandat de direction artistique. J’ai ensuite raffiné mon goût, me suis documenté, ai commencé à collectionner. Cela a débouché, il y a trois ans, sur une collaboration avec Hublot, marque pour laquelle je dessine un nouveau modèle. C’est de loin le projet le plus excitant que j’aie en préparation!

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