L’horlogerie

La mécanique du précieux

On ne sertit pas une montre de la même façon qu’un bijou. Face à des exigences plus contraignantes, les maîtres des pierres trouvent des parades et réinventent cet art de haute précision

Le tableau est presque toujours le même. Un artisan, blouse blanche immaculée, les yeux vissés à son binoculaire, la tête penchée sur l’ouvrage. A la surface de son établi, une accumulation d’outils – perloirs, grattoirs, brunissoirs, brucelles, étaux – et de multiples petites boîtes remplies de pierres précieuses ou fines. Dans la concentration et le silence de l’atelier, le sertisseur répète inlassablement la même gestuelle. Celle-là même qui, pierre après pierre, drapera d’un coup d’éclat une structure de métal piquée de mille trous.

Rigueur et créativité

Les techniques employées par le sertisseur sont les mêmes en joaillerie et en horlogerie. Les contraintes, elles, sont sensiblement différentes. «Pour qu’une montre conserve une certaine finesse, vous êtes appelé à sertir des pierres précieuses sur des surfaces de métal généralement bien plus compactes que sur un bijou, explique Pierre Salanitro, directeur de l’atelier de sertissage genevois qui porte son nom. Les plans techniques sont drastiques. Chaque détail y est spécifié avec des cotes très précises sur la largeur de la pièce, sa profondeur, la matière qui doit rester sur les côtés après le sertissage. Le diamètre et le nombre exact de pierres à utiliser sont aussi précisés. Tout est pensé et figé en amont, le plan doit être respecté à la lettre.» Et la créativité de l’artisan dans tout ça? «Elle s’exprime sur les pièces uniques ou les séries limitées de haute joaillerie.»

Une petite vingtaine de techniques de sertissage sont utilisées en horlogerie, mais les plus employées restent le serti à grains, le serti neige, le serti rail et, plus rare, le serti invisible aussi appelé «serti mystérieux». Le serti à grains que l’on retrouve sur la lunette de très nombreuses pièces féminines consiste à maintenir une pierre précieuse en relevant des copeaux de métal autour de chacune d’elles. Le serti neige s’avère nettement plus complexe. «Nous utilisons alors des pierres de diamètres différents, positionnées de manière aléatoire sur le boîtier, le cadran ou le bracelet. L’objectif est de panacher les pierres en laissant visible un minimum de matière, poursuit Pierre Salanitro. Dans ce type de sertissage, le champ de la créativité est alors très ouvert pour l’artisan.»

Patek Philippe, qui met un point d’honneur à cultiver de nombreux métiers d’art sous son toit, en offre un superbe exemple sur la version haute joaillerie de la nouvelle Twenty-4 Automatique intégralement pavée de 3238 diamants. Un travail titanesque pour une montre aux reflets chatoyants uniques, conçue par un sertisseur se laissant guider par son goût et son inspiration.

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Parmi les grands classiques, le serti invisible est réservé aux modèles de haute joaillerie en pièces uniques ou en séries limitées. Inventé et breveté par Van Cleef & Arpels en 1933 sous le nom de «serti mystérieux», il consiste à faire entièrement disparaître le métal sous les pierres précieuses, parfaitement rectilignes. Maintenues les unes contre les autres, elles offrent une surface complètement lisse au toucher et un éclat sans pareil. Harry Winston livre cette année une illustration de son savoir-faire sur la Premier Hypnotic Opal Mosaic Automatic 36 mm, dont chaque détail célèbre l’art joaillier. Pour souligner le cadran composé d’une mosaïque d’opale iridescente, de diamants et de saphirs, le boîtier brille à la lumière de 161 diamants taille baguette soigneusement alignés selon la technique du serti invisible.

Jeux de lumière

Le sertissage est un art ancestral, mais, au fil du temps, les horlogers continuent d’explorer de nouveaux répertoires artistiques. Des techniques inédites font leur apparition, d’autres plus anciennes sont réinterprétées dans le but d’accentuer les jeux de lumière et de porter l’éclat des pierres précieuses à son summum. Cette année, Jaeger-LeCoultre revisite le sertissage griffe sur la montre Rendez-vous. Cette technique permet d’intensifier l’éclat des pierres au terme de plusieurs heures d’un travail patient et méticuleux. Piaget se lance aussi dans une nouvelle forme de sertissage «ouvert» sur la lunette et les cornes asymétriques de la Limelight Gala. Ce type de sertissage qui met en scène des pierres d’un diamètre plus important présente la particularité de dissimuler un maximum de matière. Les diamants semblent alors tenir les uns aux autres de manière invisible. Comme par un tour de baguette magique.

La magie des pierres précieuses s’exprime également à travers des interprétations audacieuses qui s’affranchissent des règles du sertissage traditionnel. Chez Chopard, les diamants tournoient en liberté sur les modèles Happy Diamonds et Happy Sport. «Ma vision a été de donner vie aux diamants, initialement statiques et enfermés dans un écrin, en les laissant évoluer en toute liberté entre deux glaces saphir afin qu’ils puissent bouger sans aucune contrainte, et leur rendre, par ce mouvement, le panache de leur éclat originel», souligne Caroline Scheufele, coprésidente de Chopard.

Chez Cartier, le pouvoir de fascination des pierres précieuses opère aussi à travers une réinvention des codes de la joaillerie. En 2015, on avait découvert le serti «vibrant» sur la montre Ballon bleu au cadran pavé de 123 diamants fixés sur des microressorts s’animant à chaque mouvement du poignet. Cette année, un autre tour de magie est brillamment mis en scène dans une réinterprétation de la montre Révélation d’une Panthère éditée en 2017. Au gré des mouvements du poignet, 650 diamants ronds taille brillant font apparaître ou disparaître sur le cadran laqué la gueule féline de l’animal fétiche de la maison. Tour de passe-passe joaillier, ce spectacle éphémère est rehaussé par la lunette et le bracelet intégralement sertis, dans les règles de l’art, d’une rivière de diamants. Une manière élégante de souligner que malgré les contraintes du sertissage et de ses techniques ancestrales, l’ornementation joaillière des montres accorde toujours un vaste champ de créativité à ceux qui s’offrent la liberté d’oser.

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