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«La méditation, c’est un art de vivre: celui de se foutre la paix»

Méditer, c’est d’abord une affaire entre soi et soi. Alors comment s’y mettre tout seul quand on ne sait pas où aller? Rien de plus facile, il suffit d’essayer et d’adopter

Les magazines qui font des thématiques sur le sujet et mettent une sublime jeune fille au bord d’une piscine en couverture, ça sent l’escroquerie, et vous n’avez pas envie d’acheter. Pas plus que les livres de 400 pages, c’est cher et vous n’y croyez pas. Les DVD non plus, c’est un support d’un autre siècle. Les tutos sur YouTube? Trop d’apprentis, trop de bidons new age qui, en plus, ne maîtrisent pas le montage. Les pratiques de groupe? Vous vous dites que ça doit être bien flippant, car on doit y retrouver tous les fous et les illuminés de la planète. Le stage en monastère au Tibet doit en revanche bien aider, mais pas de bol, ça ne colle pas avec vos horaires de bureau. Non, ce que vous aimeriez, c’est apprendre à méditer seul. Mais ça aussi, ça flanque un peu la trouille, parce que vous n’avez pas la clé qui ouvre la première porte. Et pourtant: c’est la pratique la plus simple et la plus accessible au monde. Voici une «méthode» simple et des conseils imparables pour débutants, curieux ou désespérés.

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Par quoi commencer?

Déjà en définissant les vrais objectifs, ou plutôt en évitant d’en fixer. Si on espère vivre une expérience particulière, on fait fausse route d’entrée. Si on s’oblige à se détendre et à trouver le calme, c’est là aussi raté. Et si on pense y trouver des recettes pour tout accepter dans son quotidien et balayer ses émotions, ça devient même néfaste. Le dalaï-lama lui-même reconnaissait s’énerver quand les oiseaux qui chantaient près de son monastère l’empêchaient de dormir, au point d’ouvrir les fenêtres et de leur crier dessus. Donc zapper les attentes démesurées pour se donner plus de chances d’arriver à quelque chose.

On a l’impression de perdre son temps si on ne bouge plus. Alors que nos grands-parents étaient capables de passer toute une soirée devant un feu de cheminée sans même s’ennuyer.

Fabrice Midal, philosophe et écrivain

Fabrice Midal, auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet, affirme: «La torture qu’on s’impose à chaque fois qu’on se dit: «La colère, je ne devrais pas! Etre ému, je ne devrais pas!» Aujourd’hui, quand il pleut, on se dit: «Ah zut, il ne devrait pas pleuvoir…» La méditation, c’est se dire: il pleut, OK, prenons un parapluie. Si on est obsédé par la performance et la perfection, on passe ses journées à s’en vouloir.»

Pratiquement, on fait comment?

Emmanuel Carrère s’était permis une diversion de quelques lignes sur la méditation, dans son sublime roman Limonov. Il a bien fait, pour un plaidoyer à même de décomplexer n’importe quel aspirant: «On s’en fait une montagne quand on n’a jamais essayé, mais c’est extrêmement simple, en fait, et peut s’enseigner en cinq minutes. On s’assied en tailleur, on se tient le plus droit possible, on étire la colonne vertébrale du coccyx jusqu’à l’occiput, et on se concentre sur sa respiration. Inspiration, expiration. C’est tout. La difficulté est justement que ce soit tout. La difficulté est de s’en tenir à cela. Quand on débute, on fait du zèle, on essaie de chasser ses pensées. On s’aperçoit vite qu’on ne les chasse pas comme ça, mais on les regarde tourner, et petit à petit, on est un peu moins emportés par le manège. En pratiquant, on progresse un peu, et un peu, c’est énorme.» Aussi simple que de se laver les dents, donc. Et pratiquement, c’est aussi normal d’avoir parfois mal au dos pendant la posture. Ou de manquer de s’endormir. Normal aussi de s’ennuyer ou d’avoir envie de bouger. Quant aux pensées qui viennent nous visiter, bien évidemment, ce ne sont pas toujours celles qu’on souhaite. Surgissent des détails, des futilités, des souvenirs pathétiques qui remontent de l’enfance ou de l’avant-veille. C’est comme ça. «Mais en les observant, on les met à distance, on en est un peu moins prisonnier», conclut Carrère.

Règles à respecter

Plus des repères à fixer, pour éviter de décrocher au premier prétexte. Idéalement, la méditation se pratique tous les jours, ne serait-ce que pour le défi de s’arrêter de courir vingt minutes dans un monde de plus en plus fou. Mais on vous renvoie au premier paragraphe: si c’est une injonction et qu’on doit se forcer, alors l’échec est assuré. Donc fréquence à la carte.

L’immobilité? Oui, c’est franchement mieux, car comme le rappelle Fabrice Midal: «Elle est aujourd’hui considérée comme un exploit! On a l’impression de perdre son temps si on ne bouge plus. Alors que nos grands-parents étaient capables de passer toute une soirée devant un feu de cheminée sans même s’ennuyer.» Le silence est en revanche essentiel, mais seulement le sien. Les bruits alentour ne sont pas forcément gênants: voitures, piétons, travaux, il suffit eux aussi de les accepter tels quels et de les mettre dans un coin. Pour les yeux, c’est ouvert ou fermés, à votre convenance, tout comme le lieu de pratique.

Quel résultat?

Vingt-cinq ans de pratique et quinze ans d’enseignement font de Fabrice Midal un avis autorisé. On pourrait croire qu’il se tire une balle dans le pied quand il avoue: «Je n’ai pas de promesse à faire miroiter, la méditation ne rend pas plus productif ou efficace, et fondamentalement, au sens ordinaire, elle ne sert à rien.» C’est évidemment bien plus fin que ça: «C’est justement parce qu’elle nous délivre de l’asservissement de la dictature de l’utilité et de la rentabilité propre à notre temps qu’elle est une chance. Alors quand je vois des manuels qui prescrivent des posologies avec résultats garantis au bout de dix ou vingt séances… La méditation telle que je l’entends, c’est un art de vivre, celui de se foutre la paix.» Vrai qu’il peut y avoir une certaine réticence à s’y coller, au tout début. Mais une fois qu’on a franchi ce premier cap, on se demande pourquoi on ne l’a pas fait plus tôt…

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