La naissance du gant ne débute pas entre les mains du coupeur ou de la couturière, mais à la mégisserie, où sont tannées les petites peaux d’ovins et de caprins (alors que les cuirs plus épais des bovins sont travaillés en tannerie).

Un beau gant, c’est en effet d’abord une belle peau. A l’origine, le gantier préparait lui-même ses peaux d’agneau et de chevreau, avec une mixture à base de fleur de farine, de jaunes d’œufs, de sel et d’alun. Puis à partir de la Révolution industrielle, la mégisserie est devenue un métier à part entière. Le tannage se pratique désormais dans des usines mécanisées, installées le long de la Vienne.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, ces fabriques emploient jusqu’à un millier d’ouvriers et Saint-Junien ­s’impose comme le premier centre mégissier de France. Mais un siècle plus tard, avec la crise du cuir (délaissé pour les matières synthétiques), la concurrence étrangère et le déclin de l’usage des gants, les dépôts de bilan se succèdent inexorablement. A tel point qu’aujourd’hui, il ne reste plus qu’une seule mégisserie dans la région, l’entreprise Colombier. «Nous sommes les derniers à Saint-Junien, mais il y aura toujours de la place pour un travail de qualité», estime Arnaud Colombier, qui codirige avec son cousin la mégisserie familiale. Pour répondre à un marché de plus en plus exigeant, son usine s’est spécialisée dans le chevreau de luxe. Aujourd’hui, des ganteries prestigieuses (comme Agnelle et Morand) s’en remettent à ses compétences très pointues dans le traitement des peaux.

Dans les bâtiments édifiés par le grand-père, Léon Colombier, en bord de Vienne, seuls les séchoirs sous les combles, ventilés par des fenêtres à pans de bois (volets à claire-voie), rappellent encore les mégisseries de jadis. Ici, les machines modernes ont remplacé les dures opérations manuelles du XIXe siècle. Si cet outillage performant a permis de mécaniser certaines étapes et d’améliorer les conditions de travail, la connaissance du cuir, de ses propriétés, reste irremplaçable. Une trentaine de mégissiers œuvrent à la métamorphose des peaux brutes en un cuir souple et doux au toucher. Ils actionnent les énormes foulons (tonneaux), remplis d’eau et d’agents tannants, lesquels servent à dégraisser les peaux et à les tanner. Les cuirs sont ensuite essorés, séchés, étirés à la palissonneuse (qui assouplit les fibres), dégrossis à la dérayeuse (jusqu’à l’épaisseur voulue par le client) et soigneusement teintés, en respectant les nuances souhaitées par la ganterie. Au bout de cette chaîne, un technicien expérimenté trie et classe les peaux. Il traque les moindres imperfections, qu’il s’agisse de griffures, de traces de barbelés ou de petits trous de paille dans la fleur (côté sur lequel se trouvaient les poils ou la laine de l’animal). Au total, plusieurs dizaines d’opérations s’avèrent nécessaires pour transformer une peau rêche et cartonneuse en un produit fini élastique et doux comme de la soie, d’un grain exceptionnellement fin.