Lorsque l’on désire appréhender la notion de «luxe», on se heurte au fait qu’elle ne souhaite pas, justement, se laisser circonscrire. Le luxe est un sauvage. Il ne répond pas toujours quand on l’appelle. Ses contours fluctuent selon des critères mouvants et son sens varie selon le lieu où l’on se trouve, en Europe ou ailleurs.

Le luxe est un métamorphe. Ce numéro aussi. Il y est question de transmutations, de transformation. Des matériaux. De soi-même, aussi. Il nous parle de ce que l’on porte en soi, plutôt que de ce que l’on porte sur soi…

Neuf mois durant, j’ai porté en moi un beau secret. Celui de deux montres co-créées avec la manufacture genevoise Vacheron Constantin. Deux garde-temps qui racontent une certaine vision du temps. Avec et sans majuscule. Mais comment exprimer ce concept qui parle d’éternité et d’échéance sur un cadran de quelques centimètres carrés sur lequel on peut lire l’heure, les minutes et les jours avec une régularité constante? Mon seul recours: faire appel à des représentations symboliques. Sur une montre squelette, une pivoine a éclos sur le capot du barillet. Cette belle, qui ne pousse qu’en mai, nous apprend la patience et l’humilité. Le rotor, lui, s’est transmuté en papillon. Parce que ce bel insecte est le grand œuvre du temps lorsqu’il se fait alchimiste et transforme le vil en noble. Le lierre a poussé sur les ponts ajourés, évoquant à la fois la nécessaire résistance et l’idée d’éternité. Mais le temps, c’est aussi ce jeu des deux astres célestes, la lune et le soleil, qui tentent de se rejoindre, inlassablement… Sur le cadran d’un quantième, ils se sont unis, le temps d’un abandon, grâce au savoir-faire des artisans d’art.

Que fait-on de cela? Passer neuf mois dans la peau d’une collectionneuse est une expérience qui se laisse raconter mais ne peut se transmettre. Un peu de soi continue de vivre dans l’objet. Et l’objet vit en soi…

Le luxe nous ramène à notre histoire, toujours. Que disent de nous ces animaux taxidermisés que l’on invite en son salon? Que racontent-ils de nos peurs, face à la vie, face au réel? De notre besoin d’enracinement et notre manque de lien? Comment vit-on le face-à-face avec une tulipe noire dont on s’acharne à saisir la beauté éphémère du bout de ses pinceaux, dans un effort de vérité et en hommage à ce qui nous dépasse, tâche que l’on sait pourtant impossible. Que cherche-t-on lorsque l’on décide de faire réaliser son portrait par les Studios Harcourt, qui ont photographié les plus grandes stars du XXe siècle? Se laisser magnifier? Arrêter le temps? Lire dans son regard de papier la trace d’un bonheur possible? Ou se glisser, deux heures durant, dans la peau d’une autre? Et lorsque l’on boit un vin rare, issu de vignes plus que centenaires, dont certaines ont résisté au phylloxéra, outre le plaisir divin que ce breuvage procure, reçoit-on dans nos cellules le gène de la résilience ?

Revient-on tout à fait le même du Cap, lorsque l’on y est parvenu par la voie des rails, dans l’un de ces trains que l’on appelle de luxe, le «Pride of Africa», à travers les fenêtres duquel défile une certaine réalité et qui porte en lui les stigmates d’une époque révolue? Que garde-t-on en soi après avoir tenté de décrypter l’histoire de Hollywood, ses grandeurs et ses décadences, sur les murs de fausses pierres du Château Marmont. Lorsque l’on est parti à la recherche d’une fève de cacao rare en Equateur et que l’on a croisé en chemin des hommes et des femmes qui vivent de notre gourmandise? Après avoir fait un voyage qui nous traverse?

Une année durant, nous avons fait l’expérience du luxe. Nous l’avons vécu, nous nous en sommes imprégnés, comme d’un parfum. Un parfum d’ambre