Savoir-faire

Métiers d'excellence, métiers d'avenir

Le luxe ne connaît pas le crise. Face à une demande sans cesse en hausse, les grandes marques ouvrent centres de formation et écoles, faisant revivre ainsi des techniques ancestrales

Pour l’adresse, difficile de faire plus chic. La place Vendôme, sa colonne de bronze surmontée d'une statue de Napoléon en César, l’hôtel Ritz et les plus grands bijoutiers du monde. Au n° 12, une adresse prestigieuse. On entre dans une cour, on franchit une série de portes verrouillées, on montre patte blanche sous le regard soupçonneux des caméras de vidéosurveillance. On pénètre dans le Saint des Saints, l’atelier de la maison Chaumet. Noémie a 26 ans. Il y a quelques années, cette ancienne étudiante en design à Saint-Etienne, passionnée par la haute joaillerie, n’aurait même pas osé rêver travailler ici. Depuis septembre 2018, elle y poursuit pourtant son apprentissage. D’un «rêve qui paraissait totalement inaccessible», elle a fait son quotidien.

C’est par le biais de l’Institut des métiers d’excellence (IME) du groupe LVMH que la jeune femme apprend la profession de joaillière. Elle alterne une semaine de cours à la Haute Ecole de joaillerie et une autre dans l’atelier Chaumet. «J’aime les deux, mais à l’école, j’ai un prof. Ici, j’en ai 13», dit-elle en montrant du doigt ses collègues et le maître des lieux, Benoît Verhulle, 13e chef d’atelier de la maison Chaumet. En juin prochain, une fois obtenu son Certificat d’aptitude professionnelle (CAP), libre à elle de poursuivre ses études, de prétendre à un emploi au sein de la maison ou de voler de ses propres ailes. «Je veux surtout qu’elle se constitue, au sens figuré, sa propre boîte à outils, qu’elle apprenne bien son métier, qu’elle en maîtrise toutes les palettes, y compris les techniques anciennes», confie Benoît Verhulle. A quelques mètres d’elle, Corinne, polisseuse, vingt-six ans de métier, forme une autre apprentie. «Je le fais par altruisme et par amour de mon métier, pour qu’il ne disparaisse pas, dit-elle tout en polissant un diadème. Mon travail me passionne. Je donne vie au bijou en valorisant l’ouvrage du joaillier et du sertisseur.»

Pénurie de mains

C’est un paradoxe très français: alors que le secteur du luxe génère près de 150 milliards de francs de chiffre d’affaires par an, plus que l’aéronautique ou la construction automobile, la plupart de ses entreprises éprouvent des difficultés de recrutement. Y compris des marques aussi prestigieuses que celles de LVMH ou Chanel. Florissantes, contraintes de pourvoir 10 000 emplois sur les cinq prochaines années, les marques manquent de mains. Début novembre, le comité stratégique de la filière de la mode et du luxe, qui rassemble les entreprises françaises de l’habillement, de la haute couture, des arts de la table, de la maroquinerie, de la chaussure et de l’horlogerie, a même été obligé de lancer un site d’information consacré aux formations et aux offres d’emploi.

Du coup, une idée toute simple est en train de s’imposer: ouvrir sa propre école pour pouvoir former ses futurs salariés. Tous s’y mettent: LVMH (qui regroupe, entre autres, les maisons Berluti, Bulgari, Celine, Chaumet, Christian Dior, Fendi, Louis Vuitton, Givenchy, Guerlain, Hennessy, Marc Jacobs, Moët & Chandon, TAG Heuer…) avec son Institut des métiers d’excellence. Hermès (qui recrute plus de 200 artisans par an pour son pôle cuir) et son Ecole du cuir. Le chausseur Weston (à Limoges), Repetto en Dordogne… Chanel a, de son côté, carrément racheté une école, Lesage, ouverte à tous les passionnés de broderie. «Nous ne disposons pas de centre de formation en propre, indique-t-on chez Chanel, nous accueillons des apprentis et alternants au sein des métiers d’art et des sites de production. Nous considérons que pour les métiers d’art, qui sont de petites structures, avec des savoir-faire rares, comme le plissage chez Lemarié ou la broderie chez Lesage, il est important que les écoles spécialisées continuent d’exister et d’être soutenues par des maisons comme Chanel.»

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Un «vrai métier»

Ici comme ailleurs, les élèves se voient délivrer, au terme de leur programme de formation professionnelle en alternance, un diplôme reconnu. Ils sont formés dans des établissements scolaires partenaires en France, en Italie, en Espagne. Et en Suisse, pour l'horlogerie. Ici, les élèves suivent l’enseignement classique du Certificat fédéral de capacité à La Chaux-de-Fonds et au Locle et peuvent suivre des stages pratiques chez Tag Heuer et Zenith. Une fois leur diplôme en poche, ils pourront postuler où ils le voudront. A la clé de cette formation, comme de toutes celles délivrées dans le cadre de l’IME ? Le plus souvent, un emploi. «Nous obtenons au total 97% de taux de réussite aux diplômes CAP, qui vont du CAP au Master 2, reprend Chantal Gaemperle. Les trois-quarts de nos diplômés obtiennent un débouché professionnel concret dans les filières métiers ou poursuivent des études initiales, 61% dans le groupe LVMH ou chez nos partenaires.»

Partout en France, de telles initiatives fleurissent. A Limoges, Weston s’est lancé dans l’aventure il y a quatre ans avec son Ecole des ateliers Weston (lire l’interview du PDG Thierry Oriez ci-contre). Lucie Rivy, 27 ans, ancienne étudiante aux Beaux-Arts, l’a intégrée au mois de septembre. «Je vivais de jobs alimentaires. Et puis j’ai vu un documentaire sur une bottière sur Arte. Je me suis renseignée, j’ai découvert l’Ecole des ateliers Weston, j’ai postulé.» Elle alterne une semaine de cours théoriques avec des Compagnons du devoir et trois semaines dans les ateliers. «En deux mois, j’ai appris tellement de choses. J’ai fini mon premier pied entier! C’est super physique, mais j’adore. La manufacture, c’est une machine à rêves. Et surtout, je suis passée de petits boulots à l’apprentissage d’un vrai métier.»

Un «vrai métier», l’expression revient également dans la bouche de Jessica Decressin, 41 ans, passée elle aussi par l’école Weston. «J’avais enchaîné les expériences comme ouvrière en intérim, je cherchais à me poser. Je ne savais rien du tout du cuir ni de la chaussure.» Au terme de sa formation, elle a finalement été embauchée. «J’ai surtout appris un beau métier. Et j’ai été très fière de décrocher mon CAP.»

Un acte citoyen

A une centaine de kilomètres de là, en Dordogne, des jeunes en fin de formation ou (le plus souvent) adultes en reconversion ou au chômage ont également trouvé chaussure à leur pied. Au sein d’une autre marque prestigieuse, Repetto, célèbre dans le monde entier pour ses chaussons de danse. Jean-Marc Gaucher, son PDG, a lui-même commencé à travailler à l’âge de 15 ans. «J’ai décidé d’ouvrir un centre de formation au début des années 2010», confie-t-il. Pourquoi ne pas avoir, comme tant d’autres, choisi de délocaliser?

«Tous nos chaussons sont fabriqués en France, 90% du chiffre d’affaires est issu de nos productions en France. J’ai trois enfants, je connais le chiffre terrible du chômage des moins de 25 ans en France, 25%. J’ai voulu effectuer une démarche citoyenne. A un moment, on ne peut pas vouloir faire que du fric. Avoir ouvert cette école me rend plus heureux que d’avoir des tas de zéros sur mon compte en banque.»

Parmi les personnes formées puis embauchées, une ancienne coiffeuse, une artiste, un ex-boucher. Ou Camille Pierson, 38 ans, ex-étudiante en architecture et mère au foyer. «En cinq mois, j’ai appris à fabriquer toutes les sortes de chaussures de ville Repetto, souliers et ballerines. C’était génial. Quand j’ai fait ma première paire moi-même, un très bel objet, c’était incroyable, j’étais très fière de moi. C’est un privilège de travailler sur un produit d’une telle qualité et avec un tel savoir-faire.» Aujourd’hui, après plusieurs années d’expérience, elle forme les nouveaux arrivants. «C’est très valorisant. Il y a tellement de belles choses à faire.»

Avec Repetto, d’autres sociétés sont entrées dans la danse, toujours sur le même site de formation aux métiers du cuir en Dordogne. C’est le cas notamment des selleries CWD, qui équipent les meilleurs cavaliers du monde. Des selles de luxe, souvent sur mesure, qui valent plusieurs milliers de francs pièce. Là encore, les responsables de l’entreprise ont décidé de former eux-mêmes des personnes en reconversion. Une ancienne coiffeuse, une ancienne bijoutière…

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La voie de la polyvalence

«Elles n’ont pas d’idées préconçues sur le métier ni de mauvaises habitudes dont il faudrait se défaire, explique le directeur des ressources humaines, Gérard Bourgès. Si la personne remplit le job et que la formation se déroule bien, elle sera embauchée à la fin. Nous ne recrutons pas plus d’élèves que nos besoins le demandent.» Les apprentis, une dizaine par an, sont formés par un Meilleur ouvrier de France, Jean-Luc Parisot. «Il existe des formations de ce type dans des lycées mais nous fabriquons des selles particulières avec des techniques uniques. Nous voulions donc former les gens à notre seule technique», reprend Gérard Bourgès.

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Ne serait-ce pas là le (seul?) défaut de ces initiatives multiples et variées? Ne former qu’à ses propres techniques au détriment de la polyvalence? Une stratégie compréhensible de la part d’entreprises qui dépensent beaucoup d’argent en formation pour répondre à leurs besoins spécifiques. Et seulement à ceux-ci. «C’est la différence entre ce qu’ils proposent et nous», analyse Anne Corrons, une des responsables de l’école La Fabrique, située à Paris.

Emanation de la Chambre de commerce et d’industrie Paris Ile-de-France, mais n’appartenant à aucun groupe industriel, l’école forme notamment de futurs maroquiniers pour les entreprises du luxe telles qu’Hermès, Louis Vuitton, Goyard… «La principale différence entre ces formations en interne et nous, c’est que nous apprenons à travailler toutes les méthodes, explique-t-elle. Nous sommes sur des métiers où tout va très vite, où les salarié(e)s ne veulent plus faire carrière toute leur vie dans une entreprise, où beaucoup créent leur société. Du coup, avec notre enseignement, ils ne s’enferment pas dans une seule technique bien précise et ne se ferment aucune porte.» Elle aussi portée par la dynamique du marché du luxe, La Fabrique affiche un taux de réussite de 100% au CAP. Elle voit 92% de ses apprentis être immédiatement embauchés une fois diplômés. Et parfois même avant de l’être.

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