La trancheuse Berkel de couleur rouge vif tourne à plein régime lorsque l’on franchit le seuil de la petite épicerie Mi Food Mi Raisin, située à quelques pas de la très animée rue Henri-Blanvalet. Après chaque passage de la lame, Christophe Grellier dispose de fines lamelles de «noir de Bigorre» sur une planchette en bois. Derrière son comptoir, sa casquette Stetson vissée sur la tête, il manie le jambon avec dextérité, obtenant des tranches aussi fines que des feuilles de soie. Non loin de là, Barbara Grellier, en salopette verte et Stan Smith assorties, se faufile avec élégance entre les cartons de vin nature entassés en vrac aux quatre coins de l’épicerie. Bienvenue chez Mi Food Mi Raisin, temple pour épicuriens aguerris et pour novices passionnés en quête de découvertes.

Le doux parfum d’un croque-monsieur truffé embaume l’air de la petite arcade, tandis que le couple s’assied pour parler de sa vie. Les souvenirs gourmands de leur enfance? La purée de pommes de terre d’une tante pour lui et la tarte aux pommes d’une grand-mère pour elle. Barbara se remémore cet instant sucré à la texture d’un flan léger. Son père était caviste et leurs destinations de vacances étaient choisies en fonction des vignobles. «Exit la Côte d’Azur, bonjour le Languedoc et le Beaujolais. Au niveau de la plage, ce n’était pas terrible, mais pour le vin c’était génial.» Les raisins issus de la culture biologique et naturelle vont ainsi façonner son palais dès son plus jeune âge.

Années frénétiques

A l’origine, elle aurait voulu être danseuse. Mais une mauvaise chute brise son rêve d’étoile. Elle quitte le Conservatoire de Paris et retourne à Poitiers, où elle est née, et rencontre Christophe, sorti premier de sa promotion au lycée hôtelier. Il a 17 ans et c’est le coup de foudre. Ils quittent le Poitou-Charentes pour la capitale, où Christophe choisit la voie de la grande restauration. La Tour d’Argent l’engage. «Je n’en menais pas large. Pour une première, c’est un établissement impressionnant.» Il enchaîne ensuite brièvement chez Lasserre, où il apprend le tranchage en salle avec la recette du fameux pigeon André Malraux.

Le couple quitte Paris et s’installe à Londres chez le bouillonnant Marco Pierre White. Avant de repartir vers Nice, à l’hôtel Le Negresco, et de remonter sur les bords du lac Léman, au Noga Hilton, où Christophe devient directeur adjoint du restaurant Le Cygne. L’ouverture de La Réserve sera sa dernière expérience hôtelière. Dix années frénétiques et la naissance de leur petite fille poussent le couple à se recentrer. «Nous avions deux postes à responsabilités, des horaires difficiles et une nounou en permanence. Il fallait du changement.»

Deuxième maison

En 2003, Barbara et Christophe tombent amoureux d’une maison d’hôtes à Lucinges, non loin de Genève. Le Bonheur dans le Pré voit le jour sur une parcelle de 1600 m² au milieu des champs et trois hectares de parc. «Nous étions dans un endroit au bout du monde mais où tout était accessible. Nous nous sommes lancés dans l’aventure sans vraiment réfléchir, c’était notre petit coin de paradis.» Menu unique, permaculture, quelques produits locaux et vins nature sont au programme de cette «petite maison dans la prairie». L’aventure dure dix ans. Conjointement, ils reprennent l’arcade actuelle de Mi Food ainsi que la micro-brasserie de bières artisanales des Voirons, «que nous avons achetée sur un coup de tête», explique Barbara. Pendant un an, ils jonglent avec les trois affaires, avant de se concentrer uniquement sur la brasserie et l’épicerie.

«Ici, c’est ma deuxième maison. Un endroit où j’aime être et qui me fait me sentir bien. C’est un bar à vin, mais surtout un bistrot de quartier», continue la patronne, qui aime partager ses coups de cœur avec la clientèle. La popularité de l’établissement est telle qu’elle dépasse bientôt les frontières. Le Geranium (seul restaurant danois à être triplement étoilé au Guide Michelin) y a envoyé son équipe et une délégation coréenne avide de ces vins d’un genre nouveau y a fait une visite. Car en matière de vin nature, Mi Food Mi Raisin fait désormais référence. Dans l’épicerie, des flacons de Jean-François Ganevat, Didier Barral ou encore Philippe Viret copinent en toute décontraction avec des bocaux de cassoulet et confit de canard. Mais que répondre à ceux pour qui les vins nature restent des produits élitistes? «Qu’il faut avoir le bon dialogue et les bons mots sans porter de jugement sur le goût des autres, explique Christophe. Par contre, pour nous, impossible de revenir en arrière.»


A déguster

Mi Food Mi Raisin, 4, chemin Neuf, Genève, 022 700 58 70, mifoodmiraisin.com

A consulter

Le site d’Edouard Amoiel: www.crazy-4-food.com