vue sur brno

Mies is more

En République tchèque, Ludwig Mies van der Rohe a bâti une merveille de l’architecture contemporaine, dans la capitale de la Moravie. Après des travaux de rénovation pharaoniques, la villa Tugendhat a rouvert au public l’an dernier. Visite d’un chef-d’œuvre fonctionnaliste où l’on a fait plus, avec moins

Bien sûr, il y a l’Histoire. C’est là, sur les hauteurs de la ville qui surplombent la rivière Ponávka, qu’ont été signés les accords de partition de la Tchécoslovaquie, en 1992. Avant, c’est également là que le Reich, troisième du nom, étendait aussi ses tentacules. 1938. Un énième cas d’expulsion des Juifs et de spoliation par les nazis.

Nous sommes à Brno, la deuxième ville du pays, à équidistance entre Prague la tchèque et Bratislava la slovaque. Périphérie, quartier bourgeois. Un terrain en pente douce toise les flèches baroques du centre-ville. Mais en arrivant par le haut de la colline, on la remarque pourtant à peine. Elle, la villa Tugendhat, du nom des commanditaires de l’ouvrage, un riche couple d’industriels juifs alors Tchécoslovaques.

Si la bâtisse est mondialement célèbre, au-delà des convulsions de l’Histoire, c’est d’abord parce qu’elle est l’œuvre de Mies van der Rohe, le père du «style international» et l’un des apôtres du fonctionnalisme. Parfaitement intégrée dans son environnement, la maison a été dessinée par l’architecte allemand jusque dans le mobilier, en passant par les interrupteurs et le jardin. Elle a été inventée puis construite entre 1928 et 1930.

«Belle, sans ornements, dans le plus simple appareil / D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.» Si elle était un personnage de tragédie, elle serait la Junie de Racine. La villa est bâtie sur un plan libre qui fait la part belle à l’aspect fonctionnel, chaque ligne et chaque élément obéit à des ­considérations purement pratiques qui produisent une esthétique aussi simple que sublime.

Pour la plupart, les espaces liés à une fonction y sont définis sans être cloisonnés. Portes, placards, etc.: tout l’espace est occupé, du sol au plafond. La maison est la parfaite illustration du principe cher à Mies van der Rohe, «Less is more». L’architecture y est clinique: épurée à l’extrême et parfaitement rationnelle. La merveille est classée depuis 2001 sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.

Auparavant – après avoir été quelques années la résidence de la famille Tugendhat, entre 1930 et 1938 –, la villa a été réquisitionnée par la Wehrmacht puis transformée en bureau d’études pour l’industrie de l’armement germanique. Après la guerre, elle deviendra un centre de rééducation pour enfants. Ensuite aux mains de l’Etat tchécoslovaque, elle sera finalement ouverte au public en 1994. Les subventions de l’Unesco ont permis de restaurer la villa entre 2010 et 2012 de manière très fidèle à la version d’origine.

Un passage entre le haut et le bas. Quand on vient de la rue, la maison ne constitue qu’un accès, quasi naturel, entre le haut de la colline et le lit de la rivière en contrebas. Un sas construit dans la pente. On descend de l’entrée vers le cœur de la maison, qui projette lui-même sur le jardin intégré dans la dénivelée. Un rez-de-chaussée côté rue, en haut de la colline (l’étage de service et celui des chambres). Les pièces à vivre se situent à l’étage inférieur en rez-de-jardin.

Quand on est dans la maison, on ne voit qu’elle sans la voir. Mies a réussi le tour de force de rendre le discret ostentatoire. En évitant cependant l’emphase, il met en évidence dans des lignes pures l’essentiel. Dans la bâtisse au toit plat, le pur et donc le discret deviennent éblouissants.

Pourquoi les Tugendhat, Fritz et Grete, qui habitaient à Brno, ont-ils voulu une maison faite par Mies? Le couple connaissait le travail de l’architecte à Berlin. Notamment la maison d’Eduard Fuchs. Les Tugendhat étaient intrigués par la façon dont le salon communiquait avec le jardin et par la manière dont les différentes zones de vie étaient clairement séparées. Grete dira plus tard: «J’ai toujours voulu une maison moderne et spacieuse avec des formes simples et claires. De son côté, mon mari était traumatisé par les intérieurs chargés de bibelots et de dentelles de son enfance.» Mies imaginera la synthèse de ces deux aspirations.

A la fin des années 20, Mies van der Rohe est déjà connu et réputé. Il hésite alors à accepter un mandat à Brno, dans une ville aussi éloignée de Berlin. Quand il se rend sur place en septembre 1928, il est très vite conquis, non seulement par le site qui surplombe magnifiquement la ville, mais aussi par les standards architecturaux de Brno.

Durant l’entre-deux-guerres, la ville était devenue le foyer de l’architecture européenne d’avant-garde. «Brno la fonctionnaliste.» La capitale de Moravie était l’un des plus importants centres industriels de l’Empire austro-hongrois. Sa richesse lui assurant un patrimoine architectural hors norme. Adolf Loos (1870-1933), le chantre du dépouillement absolu dans l’architecture moderne est natif de Brno.

Mies est vite séduit par l’idée d’avoir comme nouveaux clients des gens cultivés, qui, à part quelques menus détails, comprennent et respectent totalement sa vision d’artiste. Et pour qui accessoirement l’aspect financier du projet est secondaire. (On ne saura jamais le coût total de la villa.) L’architecte peut dès lors mettre en pratique sa théorie à Brno. Dès 1924, il avait annoncé: «La fonction d’un bâtiment lui donne tout son sens. Une maison conventionnelle ne doit servir que pour l’habiter. L’implantation d’un édifice, son orientation par rapport au soleil, son occupation de l’espace et les matériaux de construction sont les clés de sa réalisation.»

«L’infini dans un contour.» Quand, depuis le salon, on regarde la nature à travers la baie vitrée, comment ne pas songer à la définition du beau par Victor Hugo? Délimité par l’architecture, le panorama – au loin le château de Spilberk qui semble posé sur la cime des arbres du jardin –, souligné par ce cadre, devient absolu.

La villa Tugendhat, cette somptueuse excroissance toute de béton, d’acier et de verre a poussé sur la colline de façon naturelle. Elle est une évidence dans le paysage. Et dans ce musée à ciel ouvert de l’architecture baroque qu’est la République tchèque, on trouve à Brno peut-être son antithèse la plus absolue, à savoir le fonctionnalisme. Deux chemins opposés qui se rejoignent dans le génie architectural. 

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