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Mike Horn à bord de son bateau Pangea, 4x4 des mers, qu’il a construit au Brésil.
© Mike Horn

Interview

Mike Horn: «La terre est devenue trop petite»

A 51 ans, le célèbre aventurier ne cesse de poursuivre ses explorations. Pole 2 Pole, son expédition actuelle, l’a mené en Antarctique. Il a désormais mis le cap vers le nord. Avec une escale, à Lausanne

C’est comme s’il s’était mis en tête d’épuiser la terre pour qu’elle lui délivre ses moindres secrets. Et il s’y confronte. Le métier de Mike Horn consiste à descendre l’Amazone à la nage, faire le tour du monde sur l’équateur, traverser le Pôle Nord de nuit, gravir des 8000 mètres. Et faire tout cela dans un style spontané qui lui appartient. Cette année, dans le cadre de son expédition Pole 2 Pole, il a passé cinquante-sept jours à traverser l’Antarctique en solitaire. A peine arrivé, il a poursuivi ses pérégrinations. Il était en Nouvelle-Calédonie, il ira au Groenland. Aventurier insatiable, il apparaît aussi sur les petits écrans en tant qu’animateur. Certains aiment, d’autres sont déçus. En escale à Lausanne, Mike Horn a accepté de se livrer au Temps. Avant de repartir.

Lire aussi:  Mike Horn, le fakir des glaces, a réussi à traverser l’Antarctique à pied

Le Temps: Chez le dentiste ou chez le médecin vous écrivez quoi à côté de la case Profession?

Mike Horn: Explorateur (il rit). Mais j’ai presque honte. Les gens pensent qu’on se moque d’eux. Le terme athlète passerait mieux car il implique une activité physique. Par contre, quand on est aventurier, le prix n’est pas une coupe ou de l’argent. C’est le fait d’être en vie. On ne gagne rien. Strictement rien. Si ce n’est contribuer à écrire l’histoire.

Que pensez-vous avoir déjà laissé comme trace dans l’histoire?

Peut-être l’image d’une personne qui a réalisé ses rêves. Mon père me disait toujours: «Si tes rêves ne te font pas peur, c’est qu’ils ne sont pas assez grands.»

Donc ça vous arrive d’avoir peur?

Parfois, les choses que j’ai encore envie de faire me font peur.

Seriez-vous prêt à réitérer vos aventures?

Je ne sais pas… Chaque fois que je pars en expédition, je suis certain qu’elles sont réalisables. Mais lors de chacune d’entre elles, en arrivant à la fin, je réalise qu’il y a eu tellement de choses qui ont joué en ma faveur que je n’imagine pas qu’une deuxième chance puisse être possible.

Ces aventures vous auraient-elles rendu plus sage?

Peut-être, oui.

Mike Horn qui devient sage… Ce n’est pas le début de la fin?

(Il sourit et hésite). Ce serait un beau début de la fin, non? Une chose est sûre: jamais je ne perdrai mon côté sauvage et spontané. Il est profondément inscrit en moi. C’est mon moteur. Dès qu’une idée apparaît dans mon esprit, l’impossible n’existe plus.

Vous n’avez pas de limites?

Si! Mais elles me servent plus de guide que de barrière. Une vie, c’est 30 000 jours. Ce n’est pas beaucoup! J’ai perdu mon père quand j’avais 18 ans. Lui me disait toujours: «Mike, la vie est courte, il faut en profiter.» J’ai la chance de pouvoir vivre ces 30 000 jours avec intensité donc j’en profite le plus possible pour aller toujours plus loin.

A la longue, vous ne vous sentez pas emprisonné par cette nécessité de vivre une vie intensément?

Non, je me sens libre. La liberté est donnée à ceux qui savent qu’en faire. Je veux surpasser les obstacles et c’est ce qui me donne l’impression d’être vivant. Ça énerve beaucoup de gens parce que je prends des risques et que je joue avec une vie que je devrais respecter. Mais à mes yeux, je la respecte et la vis à ma manière. Avec mes besoins d’avoir peur, d’être excité.

Qui est l’aventurier que vous estimez?

J’admire beaucoup Roald Amundsen, le premier homme à être arrivé au Pôle Sud [en 1911, ndlr], le premier à avoir traversé le passage du Nord-Ouest. Il était déterminé, sauvage.

Ce sont les caractéristiques nécessaires pour être un aventurier?

Pour moi, un aventurier est avant tout quelqu’un qui a des rêves et qui les réalise. Qui ne rechigne pas à sortir de sa zone de confort pour aller à la recherche de ses propres émotions. On peut être aventurier en changeant des petites choses dans sa vie. En ce qui me concerne, le début d’une aventure est de ne pas savoir comment je la réaliserai. Si je n’ai que 5 à 10% de réponses à mes questions, je pars. L’inverse ne serait pas intéressant.

Vos expériences ne vous apportent pas des réponses?

Au contraire! J’ai de plus en plus d’interrogations. Plus on expérimente, plus il y a d’inconnues. Il y a tellement de petits détails qui peuvent se passer différemment et la possibilité de faire des erreurs est infinie. Jamais tu ne peux vivre deux fois la même chose. En Antarctique, je suis tombé dans une crevasse, ma luge m’a retenu. En Amazonie, un serpent m’a mordu à la main. A quelques centimètres, il aurait pu me mordre au visage ce qui m’aurait tué. Dans l’Himalaya une cordée à côté a été emportée par une avalanche. Pas nous. Chaque fois, ça a été un coup de bol et j’ai réalisé que ça aurait pu se passer de mille manières différentes.

Vous aimez ça, flirter avec la mort?

La mort fait partie de la vie. Il est impossible de se sentir vivant sans vivre près de la mort. Mais je sais que celui qui joue avec le feu a plus de chance de se brûler.

Après les expéditions que vous avez menées, que resterait-il d’inédit à réaliser?

Il y a de moins en moins de grandes choses à faire. Mais en même temps, j’ai la sensation qu’il y a de moins en moins de gens qui sont prêts à aller loin pour les réaliser: à perdre leur vie. En trente ans, on s’est entouré de règles qui non seulement nous privent d’une certaine liberté, mais en plus nous font redouter leur transgression.

Les nouveaux aventuriers, ceux que vous inspirez, sont moins courageux?

En tout cas, il y en a beaucoup plus. Vivre des aventures est devenu beaucoup plus facile que lorsque j’ai commencé. A cette époque, il fallait des gros budgets, une planification à l’avance. Maintenant, les jeunes ont une GoPro et un réseau social. Ils communiquent leurs petites aventures aux gens qui les suivent. Et dès qu’ils font quelque chose qui va au-delà de l’ordinaire, c’est vendable et ils deviennent aventuriers.

Vous aussi êtes actif sur les réseaux sociaux.

Oui, mais je les utilise pour donner des nouvelles ponctuelles. Je ne dis pas «je suis là en train de boire un café»… Ça, ça ne sert à rien. C’est ma vie privée. En revanche, je montre des belles photos qui font peut-être rêver les gens. Je leur fais découvrir certains endroits aussi. Et j’espère que ça les pousse à se bouger les fesses. Je pense que ma démarche est différente.

Quelle sera donc l’aventure du XXIe siècle?

Ah! Mais il faut qu’on aille sous l’eau! La terre est devenue trop petite. Si je finis l’expédition sur les deux Pôles, je me verrais bien aller découvrir les fonds marins. Ils recouvrent quand même la plus grande surface de la terre. On aurait des sous-marins. On pourrait construire des habitations là dessous. Et puis, il faut aussi qu’on aille dans l’espace!

Mike Horn dans l’espace?

Oui! Je suis déjà prêt! J’ai parlé avec des astronautes. J’ai tenu une conférence pour eux. Mon expérience en solitaire à –50 °C peut s’apparenter à ce qu’ils voudraient vivre sur Mars par exemple. J’ai vécu ça et malgré les apparences, je ne suis pas devenu fou. D’ailleurs si quelqu’un peut aller sur Mars, c’est moi.

Vous y pensez sérieusement?

Oui.

Y a-t-il quand même une routine dans le fait d'être aventurier?

Ça tue la routine! Mais en expédition, il faut en avoir une. Je ne suis pas toujours motivé pour sortir de ma tente et à aller me geler dans la glace. Je suis réaliste, pas positif. Si je suis dehors c’est parce que je suis discipliné et que je n’ai plus de choix. Souvent, les gens confondent la motivation avec la discipline.

Quand vous êtes seul, vous vous parlez?

Je dis peu de choses à haute voix. Je suis calme. Mais je me parle continuellement à moi-même. Dans ma tête, j’ai les deux voix: l’ange et le diable. Mais j’en ai aussi une troisième qui arbitre les autres. Dans la plupart des cas, c’est celle-ci que j’écoute. Il m’arrive aussi de me fâcher avec moi-même parce que j’ai fait des erreurs sérieuses que je risque de payer au prix fort. Assez rapidement je peux me décevoir.

En revenant de l’Annapurna, Ueli Steck avait parlé d’une impossibilité de partager ses sensations, ce qui l’avait plongé dans une certaine dépression. Ressentez-vous aussi ce genre d’isolement?

J’ai vécu des choses intenses. Voir des tempêtes arriver, me demander si ma tente tiendra ou si mon bateau restera intact. Ma vie est parsemée de moments d’angoisse. Mais j’en ai pris l’habitude et ce sont même devenus des moments forts que je recherche. Ce que j’ai ressenti est personnel. Pour moi, ces sensations récompensent le fait que j’ai mon choix de partir. Beaucoup de gens ne comprennent pas pourquoi je pars en quête de ces sensations de peur ou d’angoisse. Et surtout pourquoi je suis prêt à mourir pour arriver à un but. Il est impossible de l’expliquer à quelqu’un qui ne comprend pas. Au fond, l’inconnu, je peux l’expliquer, je crois. Mais l’intensité, non.

Votre quotidien a un peu changé maintenant. Vous faites de la téléréalité...

C’est une façon de partager. Je ne suis pas un animateur qui gagne sa vie en faisant de la télévision. Je suis un aventurier qui est devenu aussi un animateur. Mon but est d’amener les gens dans la nature où je suis à l’aise et de partager des expériences.

Il n’y a pas un petit peu de mise en scène de l’aventure?

Pas du tout. L’équipe de tournage est autour de nous mais elle fonctionne sur un tournus de six heures. Quand ils partent pour se reposer ou manger, je ne sais pas du tout où ils vont ni ce qu’ils font. Nous, on reste là avec le participant, les deux tout seuls. On fait notre feu, on vit notre vie. On partage des émotions fortes et on vit des moments authentiques.

Vous tirez quelque chose de ces expériences?

Ah oui! J’ai vécu des émotions très fortes.

Il y a aussi l’aspect pécuniaire.

Les conférences et la télé me permettent de payer mes expéditions. Rien ne se gagne facilement… J’ai dû descendre l’Amazone à la nage pour recevoir 10 000 francs de la part de sponsors qui m’ont permis de faire le tour du monde sur l’Equateur. Une fois que j’ai fait le tour du monde sur l’équateur, j’ai eu droit à 20 000 francs. Alors j’ai pu aller au Pôle Nord. Après le Pôle Nord, j’ai reçu 30 000 francs et je suis allé autour du cercle polaire. Personne ne te donne les choses. Mais quand tu as une vie simple, tout devient possible.

On n’a pourtant pas l’impression que vos aventures soient empreintes de simplicité. Pour l’expédition Pole 2 Pole, vous avez des Mercedes, un bateau, une équipe logistique…

Oui, c’est vrai. Mais ce que les gens oublient, c’est que ce bateau, par exemple, je l’ai construit moi-même, seul, avec mes deux mains, dans une favela de Sao Paulo. Je n’ai pas eu 5 millions d’euros qui sont sortis de ma poche. J’ai supplié un gars pour qu’il me donne 100 tonnes d’alu. Et comme je n’avais pas assez d’argent pour l’envoyer en Europe, je l’ai construit au Brésil. Ce n’est qu’une fois que le bateau a été construit qu’on a cru en mon projet et que les soutiens sont arrivés.

Vous êtes un personnage public. Avez-vous parfois l’impression qu’on utilise votre image?

Tant que je reçois de l’argent pour mes expéditions, cela m’importe peu. Je mets cependant un point d’honneur à travailler en famille. Mes filles s’occupent de ma logistique et je négocie mes contrats moi-même. J’y tiens, parce que je joue avec ma vie et je ne voudrais pas que quelqu’un gagne de l’argent là-dessus.

Vous sentez qu’à 51 ans, votre corps est un peu plus fatigué qu’avant?

Je me sens plus en forme qu’avant! Non… ce n’est pas vrai. L’âge joue un grand rôle. Je pense que je reste en forme parce que je reste en mouvement. C’est comme l’eau: si elle ne bouge pas, elle stagne et elle pue. Si j’arrête mes activités, je pense que c’est fini pour moi.

Vous parlez souvent de la mort.

J’ai perdu mon père, ma femme, ma sœur, ma maman… J’ai perdu beaucoup d’amis aussi. Je crois que ça m’a endurci. C’était des gens qui m’aimaient et que j’aimais. Même si, dans certains cas, je me disais «heureusement, ce n’est pas moi», ce dont j’ai honte, mais qui, je crois est humain.

Y a-t-il une chose que vous regrettez?

Ne pas avoir pu échanger ma vie avec celle de ma femme, lorsqu’elle était mourante. Elle a refusé l’offre et m’a plutôt suggéré de vivre pour elle. Ça m'a ouvert les yeux sur un nouvel horizon: vivre pour les autres. Mais finalement, mourir, je n’en ai pas du tout envie.


Questionnaire de Proust

Si vous étiez un caillou? Un diamant, parce que ça prend beaucoup de temps à être formé.

Un continent? La Pangée.

Un oiseau? L’albatros.

Une star de cinéma? John Wayne.

Un outil? Un couteau.

Un élément naturel? Le soleil.

Quel est votre petit plaisir? D’être vivant. C’est un luxe.

Une raison qui vous fait aimer la Suisse? Son soutien pour mon projet de traversée de l’Antarctique.

Quelle musique vous donne de l’énergie? Le chant du vent.

Quel est votre héros? Ceux qui se lèvent tous les jours pour aller travailler.

Un objet qui ne vous quitte jamais? Mon collier, la graine de palmier d’Amazonie qui lui sert de pendentif. C’est la larme de la lune.

L’endroit où vous voulez finir vos jours? En Suisse… mais je ne veux pas mourir. D’ailleurs personne ne meurt. On se transforme juste.

La plus belle chose que vous ayez vue? Le premier lever de soleil après trois mois de nuit au Pôle Nord.

Votre dernier fou rire? Je me marre tout le temps.


En dates

1966: Naissance

1984 à 1986: lieutenant dans les forces spéciales sud-africaines

1990: quitte l’Afrique du Sud

1997: descend l’Amazone à la nage

1999 à 2000: parcourt le tour du monde par l’équateur sans aide motorisée

2002: effectue le tour du monde par le cercle polaire

2006: expédition à ski en solitaire pendant la nuit arctique

2008: gravit le Gasherbrum 1 (8035 m) et Gasherbrum 2 (8068 m) et tentative du K2 sans oxygène

2014: coach mental de l’équipe de foot allemande

2015: Décès de sa femme

Depuis 2015: animateur d’émission télévisée

Depuis 2016: mène l’expédition Pole 2 Pole

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