Design 

A Milan, les écoles d'art romandes tiennent salon

La semaine prochaine, la capitale lombarde ouvre son incontournable foire internationale du meuble. Petit tour des projets  design exposés par les étudiants et les diplômés des écoles d’art de Genève et de Lausanne

L’ECAL fait rêver les objets…

Pour expérimenter le vertige de «Tabula Rasa», il faut adopter la position du désespéré et littéralement se taper la tête contre une table. Percé de deux orifices, le plateau noir exposé la semaine prochaine à Milan dans le cadre du Salon international du meuble par les étudiants de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL) pousse naturellement le spectateur à y coller ses yeux. Pour voir quoi? Le film en réalité virtuelle d’un saut dans le vide. La chute libre aspire le spectateur vers le bas à la vitesse grand «V». Le trip nécessite d’avoir le cœur sacrément accroché pour le supporter sans broncher. Ames sensibles s’abstenir. «On s’attend à ce que certaines personnes se sentent mal», présage Vincent Jacquier, responsable du bachelor en communication visuelle de l’ECAL.

La vie d’acarien

«Tabula Rasa» appartient aux 14 projets de l’exposition «When Objects Dream» exactement réparti entre les étudiants de première et de deuxième année du bachelor Media & Interaction Design. Les premières ont étudié le rapport entre les objets de la vie réelle et leurs influences sur des supports numériques. C’est un métronome dont le rythme détermine la vitesse de défilement d’une partie de ping-pong filmée en vidéo. Ou encore une pompe à vélo qui gonfle un ballon sur un écran… jusqu’à son éclatement. Les seconds, eux, s’essaient à cette réalité virtuelle qui fait beaucoup parler d’elle en ce moment. Comment? En trafiquant des objets courants comme la table de Thomas Faucheux et Arthur Moscatelli. «C’est un design de fiction, chaque objet ainsi augmenté raconte son histoire en diffusant des images en 3D ou du son.» Il y a là des pots de fleurs, des balais, des lampes et même des théières qui font glou glou lorsqu’on les porte à son oreille «comme on dit des coquillages qu’ils reproduisent le bruit de la mer», reprend Vincent Jacquier. Et le balai au milieu de ce catalogue d’ustensiles en vision immersive? Vous vous souvenez du film Chéri, j’ai rétréci les gosses? C’est le même principe. Vous vous retrouvez dans un univers familier mais ramené à une taille d’acarien microscopique. «Pour nous, ces projets sont une manière ludique de repenser notre rapport aux objets de tous les jours et au futur qu’ils annoncent, mais aussi de montrer le savoir-faire de l’école, embraie Alexis Georgacopoulos, directeur de l’ECAL. Et puis ici les spectateurs sont invités à toucher, à essayer. Ce qui n’est pas le cas ailleurs dans la foire.»

Imprimante murale 

Réfléchir aux objets de demain. C’est la troisième fois que l’ECAL profite de la foire milanaise pour montrer ce design interactif qui présage, plus ou moins sérieusement, de l’avenir de l’objet dans notre société numérisée et connectée. En 2014, les étudiants avaient imaginé un appartement où les choses menaient leur propre vie et où des mains-robots tiraient les rideaux sitôt qu’on s’en approchait. Du domestique drôle et hystérique qui avait permis à L’ECAL de décrocher le Prix du meilleur stand de la foire. L’année dernière, les étudiants en photographie et en design industriel avaient travaillé sur le selfie en proposant tout une gamme d’appareils à faire soi-même pour se tirer l’autoportrait. En 2016, les projets sont plus technologiques, plus expérimentaux et donc plus fragiles aussi, notamment au niveau de l’autonomie énergétique. Il a fallu ruser pour que les batteries des téléphones portables qui affichent les films en réalité virtuelle ne flanchent pas au milieu de la journée.

Et le design, celui en dur qui fait la réputation de l’ECAL depuis sa création? «Nous présentons deux autres collaborations davantage orientées vers le design industriel, reprend le directeur. Pour nous, il s’agit de trouver le juste équilibre entre des travaux de recherche et le développement de projets avec des marques qui permettent des échanges et des rencontres intéressantes pour nos étudiants. Nous avons ainsi travaillé avec les Allemands de e15, spécialisés dans le bois, et Punkt., studio de design tessinois qui produit des objets technologiques très innovants en lien étroit avec le designer anglais Jasper Morrison.» Pour ce dernier, huit objets ont été développés par les étudiants du Master en design produit. De l’enrouleur de câble au mini-projecteur vidéo jusqu’à une imprimante murale, les travaux sont excitants et pile dans la ligne minimaliste du fabricant d’électronique suisse italien. De quoi lui donner sans doute des envies de production? «On verra à l’issue de la foire. C’est à la fin que les choses se décident, explique Alexis Georgacopoulos. C’est comme ça qu’Alessi, il y a quelques années, avait décidé de commercialiser certains projets dessinés par nos étudiants.» Manière de dire aussi que la présence de l’ECAL à Milan n’est pas uniquement motivée par l’effet vitrine. Malgré la concurrence de Londres, le salon italien reste le rendez-vous design le plus important et le plus international de l’année. «Tout le monde y va. Pour les étudiants, c’est l’endroit où ils entrent en contact avec le maximum d’acteurs de ce métier. Et puis à Milan, il y a un aspect «découverte» assez fabuleux: c’est souvent le seul moment de l’année où des palais spectaculaires transformés en showrooms ouvrent leurs portes au public.» 


A voir

«When Objects Dream», du 12 au 17 avril, Spazio Orso 16, Via dell’Orso 16, www.ecal.ch

ECAL + Punkt. Palazzo Litta, Corso Mangenta 24, www.punkt.ch

ECAL + e15, Via Tortona 34, www.e15.com


… et la HEAD refait coucou

La Haute Ecole d’art et de design de Genève poursuit dans la capitale lombarde la tournée mondiale de son projet horloger. On les avait découverts aux Design Days à Genève en 2013. Les coucous customisés par les étudiants de la HEAD sous la houlette du designer genevois Claudio Colucci avaient depuis vu du pays. Au départ au nombre de huit, les pendules sont désormais 24, qui ont ensuite filé vers Boston, Montréal et même Hongkong. On les retrouvait en janvier 2016 exposés au SIHH, le Salon de la Haute Horlogerie de Genève. La version augmentée intégrait désormais des créations de designers confirmés comme Nitzan Cohen ou James Auger.

Les revoilà donc à Milan, la semaine prochaine, accrochés dans la capitale lombarde pendant la Design Week. «Le SIHH étant un événement plutôt privé, les nouveaux coucous n’ont pas été beaucoup montrés en Europe, explique Sandra Mudronja, responsable de la communication à la HEAD-Genève. C’est pour l’école l’occasion de les présenter à un plus large public.» La présence de l’école genevoise au grand raout milanais se fait donc à travers un projet qui a certes rencontré le succès à chacune de ces étapes, mais sans l’effet de surprise de ses précédentes interventions. Les boulons budgétaires sont serrés partout.

A Milan, la nouvelle scénographie est signée Wendy Gaze, par ailleurs auteure d’un coucou qui ne siffle pas mais imprime l’heure qu’il est sur un rouleau de papier. L’exposition «24 heures dans la vie d’un coucou suisse» clôturera ensuite sa tournée mondiale en septembre par Dubaï. Dans l’intervalle, «Paper Clock», la version de Benjamin Ben Kemoun qui reprend la formule d’un calendrier à feuilles détachables pourra bientôt chanter chez vous: il va être édité chez Volumiques à Paris.


A voir

«24 heures dans la vie d’un coucou suisse», du 13 au 17 avril, Via Sbodio 30-6, www.head-geneve.ch

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