Design

A Milan, la Suisse sous toutes ses formes

A l’occasion du Salon international du meuble, les écoles d’art et de design de Lausanne et Genève se présentent avec des projets très différents. Technologique pour la première, plus existentiel pour la seconde

Des palais baroques transformés en show-rooms, des objets absolument partout et un monde fou: jusqu’à dimanche, Milan vit comme chaque année sa semaine du design avec frénésie. La Suisse aussi. Au Salon international du meuble, en 2018, elle a décidé de marquer le coup. Swiss Design District installé dans la zone de Tortona, Pro Helvetia qui participe au grand raout pour la première fois, exposition de l’architecte Philippe Rahm au Centre culturel suisse: notre pays ouvre large l’éventail de sa créativité.

Sans oublier les écoles romandes installées dans le quartier de Brera, là où se trouvent la plupart des grandes marques italiennes de mobilier, et qui se présentent au public avec des propositions très différentes. Plus orientées produit pour l’ECAL, plus centrées sur l’école et ses étudiants du côté de la HEAD-Genève. 

La première remet l’impression 3D domestique dans l’air du temps. Alors oui, l’industrie lourde connaît bien le principe. Grâce à elle, elle peut désormais construire des objets aussi imposants qu’un avion ou une maison, fabriquer en un temps record des prototypes (notamment dans l’horlogerie), des pièces détachées voire carrément des pizzas.

Du côté de l’usage personnel, en revanche, la chose cherche encore sa voie. Il y a cinq ans, on imaginait déjà les ménages s’imprimant une chaise trente minutes après avoir téléchargé son plan sur internet. Mais il y a encore loin de la fiction à la réalité.

Boulangerie de produits

Au Spazio Orso 16, l’Ecole cantonale d’art de Lausanne fait le pari inverse. L’exposition s’intitule ECAL Digital Market. Elle consiste en une batterie d’imprimantes 3D de la marque Formlabs de Boston qui bossent non-stop pour produire une quarantaine de petits objets dessinés par des étudiants de deuxième année du master en design produit de l’école, mais aussi par leurs profs, les assistants de ces derniers et des designers de renommée internationale. «L’exposition cherche à démystifier les fantasmes qui entourent ces machines, explique Alexis Georgacopoulos, directeur de l’ECAL. Ici, elles produisent en série des objets qui ne sont pas très compliqués.»

Il y a là un porte-crayon, un peigne, des boutons de manchette, des boucles d’oreilles ou encore un soliflore. Mais aussi des objets purement décoratifs comme la lune du designer Jorg Boner, dont on peut se servir comme presse-papier. «On voulait aussi travailler avec des imprimantes, certes professionnelles, mais qui se trouvent dans le commerce. Les progrès en la matière permettent aujourd’hui d’obtenir des matériaux aux propriétés variées, disponibles en plusieurs coloris.» 

Mais à l’ECAL, on applique la recette d’Henry Ford pour qui une Ford T pouvait être de n’importe quelle couleur, pour autant qu’elle soit noire. «Pour avoir une cohérence visuelle dans l’exposition, explique Camille Blin, designer et responsable du master en design produit. «Et puis c’est encore le noir qui permet le rendu final le plus soigné», continue Alexis Georgacopoulos, designer lui aussi, qui apporte ici sa contribution sous la forme d’un bougeoir. Tandis que Camille Blin a dessiné un petit plateau de présentation. «Pour maximiser la production, les machines impriment les objets par six», précise le directeur. Cela dit, même en sixpack il faut quand même deux jours pour sortir le porte-crayon de Ronan et Erwan Bouroullec. «De la salle de production aux vitrines d’exposition et jusqu’à la caisse, la chaîne de production est totalement transparente, énumère Camille Blin, qui compare ce Digital Market «à une boulangerie de produits».

Car l’originalité du projet tient aussi dans le fait que tout ici se vend, en direct, entre 12 et 30 euros. Mais aussi sous forme de fichier numérique, directement disponible sur un site web dédié au prix unique de 9 euros. La petite usine portable de Lausanne fait déjà son chemin. «Les Japonais sont très intéressés, poursuit Alexis Georgacopoulos. L’idée serait de profiter de cette fabrique nomade pour travailler avec les gens où elle s’installe.»

Paroles sans filtre

Quelques rues plus loin, changement d’ambiance. La Haute Ecole d’art et de design de Genève a construit un labyrinthe plongé dans le noir dans un endroit qui, d’ordinaire, sert de galerie d’art. Dans l’exposition In My Head, 11 installations réalisées par les étudiants en bachelor en architecture d’intérieur expriment ce qu’ils pensent de leur établissement et de son enseignement. «On assume le risque de leur laisser la parole, sans filtre et sans censure, insiste Jean-Pierre Greff, directeur de la HEAD-Genève. La Central Saint Martins School de Londres avait présenté un projet similaire à Milan il y a quelques années. Je m’étais alors dit qu’une école qui osait ça devait avoir sacrément confiance en elle.»

La HEAD, qui fêtait l’année dernière ses 10 ans, a aussi sans doute l’âge de tenter ce genre de bilan. «Inconsciemment peut-être. Mais pour nous, il s’agissait aussi d’inciter nos élèves à s’emparer de la question de l’exposition pour qu’ils nous donnent leur vision de ce qu’est une école de design.» «Bouillonnante, stimulante, foisonnante: un moulin à créativité», a écrit un étudiant dans une boîte lumineuse. «La chocolaterie de Willy Wonka», envisage un second. Tandis qu’un autre résume ainsi l’affaire: «Prison 2 Luxe»… «C’est une critique qu’il faut entendre, reprend Jean-Pierre Greff. Nous avons de l’ambition et la volonté de donner le maximum à nos étudiants. Mais peut-être qu’à trop vouloir bien faire, cela peut aussi susciter un sentiment d’oppression.»

Banc zen

Témoignages en vidéo, vitrines dans lesquelles le visiteur peut s’enfiler dans les méandres de la création, installation interactive où il se retrouve comme avalé par un blob en froufrou, banc zen où l’esprit se relaxe en observant un cône de lumière, tous les moyens sont bons pour immerger le spectateur dans la tête d’un étudiant en art et design. On y perçoit l’enthousiasme et la motivation, mais aussi les doutes et le stress. «La scénographie doit pouvoir déclencher de l’émotion, observe Simon Husslein, professeur à la HEAD et initiateur du projet. Et si vous y arrivez, les visiteurs se souviendront de ce qu’ils ont vu.» Lui est Zurichois, designer mais surtout spécialiste en mise en scène. «Je travaille principalement avec des marques. Mais avec une école, la méthode est la même: essayer d’utiliser l’empathie pour exprimer son ressenti et le transmettre.» Et pourquoi pas avec une pointe d’ironie. Dans une simulation d’ascenseur, des étudiants se sont filmés dans une chorégraphie à l’arrache. La bande-son passe en boucle la fin du discours de Jean-Pierre Greff, qui clôturait l’année académique l’été dernier par ces mots: «Je vous aime.»

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