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A Milan, ville de l’Expo 2015, un architecte mêle les tours et les arbres

Dans le tout nouveau quartier milanais de Porta Nuova s’élèvent des tours où poussent des arbres. Rencontre avec Stefano Boeri, l’architecte italien de ces folies végétales

La Forêt verticale: ou le rêve d’un bâtisseur

Dans le tout nouveau quartier milanais de Porta Nuova s’élèvent des tours où poussent des arbres. Rencontre avec Stefano Boeri, l’architecte italien de ces folies végétales

Stefano Boeri est l’un des auteurs du Masterplan de l’Exposition universelle Milan 2015 qui ouvrira ses portes le 1er mai et s’achèvera le 31 octobre. Cet architecte et urbaniste visionnaire, né à Milan en 1956, est l’auteur du Bosco Verticale (Forêt verticale), projet audacieux composé de deux tours de 110 et 80 mètres de hauteur qui a remporté le prix d’architecture The International Highrise Award 2014, décerné tous les deux ans à Francfort.

C’est en 2008, de retour de Harvard où il enseigne et de Dubaï où il construit, que Stefano Boeri a imaginé sa Forêt verticale, prémisse de la cité verte dont il rêve. Sollicité tant en Italie qu’à l’étranger, l’architecte milanais a également créé les plans du port de Doha au Qatar, de la Villa Méditerranée à Marseille et de l’ancien arsenal de La Maddalena en Sardaigne. Entretien.

Samedi Culturel: La Forêt verticale sise au cœur de l’île de Porta Nuova a-t-elle pour ambition d’être le manifeste de l’Exposition universelle Milan 2015?

Stefano Boeri: Oui. J’espère que la Forêt verticale permettra de comprendre qu’au cœur de villes très construites comme le sont Milan, Pékin, Shanghai ou Moscou, métropoles qui connaissent par ailleurs un niveau de pollution élevé dû au trafic et à l’utilisation de combustibles fossiles, le fait de doter chaque appartement d’une terrasse ou d’un balcon avec des plantes, des arbres et des arbustes constitue un apport important pour un environnement durable. Cela implique aussi d’inclure des espèces vivantes comme les coccinelles, insectes utiles que l’on ne voit presque plus dans les grandes villes. Si notre expérience réussit, elle pourra être un exemple pour d’autres métropoles où le manque d’espace au sol oblige à construire en hauteur. La Forêt verticale montre que l’on peut bâtir des gratte-ciel pratiques et harmonieux.

Contribue-t-elle à faire de Milan un lieu de recherche dans le domaine de la biodiversité et un exemple d’architecture verte?

Je le souhaite d’autant plus que le thème de l’Exposition universelle Milan 2015 touche à l’alimentation et au concept d’énergie pour la vie, qui est aussi garantie par une grande diversité de la faune et de la flore. Mais je ne suis pas certain que ce projet ambitieux puisse se développer à moyen terme.

Pourquoi? Par défaut de moyens économiques et de vision à long terme? Par manque de volonté politique?

Pour toutes ces raisons. J’étais tout récemment en Chine, où j’ai rencontré les responsables d’une agence liée au gouvernement qui cherchent à bâtir un projet similaire. Nos interlocuteurs chinois nous ont proposé de créer, à Pékin, une agence sino-italienne autour du thème de la Forêt verticale. A Shanghai, mes collaborateurs et moi avons été invités à l’université et là aussi, nous avons constaté un grand intérêt pour notre travail, parce que les Chinois connaissent aussi de graves problèmes de pollution. Une volonté politique est indispensable pour mener à bien ce type de projet architectural novateur. Il faut certes du temps pour qu’une telle expérience réussisse, mais elle peut s’avérer très utile.

Vous avez aussi essuyé des critiques concernant la Forêt verticale et plus généralement à propos du réaménagement du quartier de Porta Nuova. Certaines personnes affirmant que ce projet faramineux manquait de poésie. Que leur répondez-vous?

La zone de Porta Nuova a changé le rapport entre les Milanais et l’idée qu’ils se faisaient de toute innovation. Milan est une ville très conservatrice et tout ce qui est nouveau était vu auparavant avec une grande suspicion. Le projet lié à Porta Nuova a su transmettre le message que Milan est une ville qui prend des risques et qui change de façon spectaculaire. Porta Nuova a conquis le cœur des Milanais parce qu’il ne s’agit pas seulement d’une question d’image ou de transformation de l’espace, mais d’un projet qui a offert aux Milanais de nouveaux lieux. Il n’est pas facile de créer une nouvelle place au cœur de Milan, comme c’est le cas de la place Gae Aulenti, et d’imaginer un espace qui ait une âme. Notre projet de construire en hauteur est aussi doté d’un parc qui permet de se connecter directement au centre-ville, puisque l’on peut aller à pied de Porta Nuova à Piazza del Duomo. Le quartier de Porta Nuova est devenu une partie de l’âme de Milan malgré la méfiance et certaines critiques. Les Milanais ont adhéré en majorité à cette réalisation, et c’est bon signe.

Vous avez aussi un projet avec le célèbre chanteur Adriano Celentano. Comment est née l’idée du Borgo dell’aggiusta tutto (le Bourg du répare tout)?

Cette idée est née d’une discussion autour d’un modèle de ville. Celentano est un artiste obstiné qui, depuis l’âge de 16 ans, nourrit une véritable passion pour un habitat qui garde un rapport authentique entre la campagne et la ville. Ma première rencontre avec Celentano a été plutôt difficile parce qu’au début, il était très critique envers la Forêt verticale. Puis, lorsque le projet a pris forme, il est devenu l’un de nos plus fidèles soutiens. Cela m’a beaucoup réjoui et, après de nombreuses discussions, l’idée de monter ensemble le projet d’un bourg en ville a germé. Nous avons pensé à un espace avec toutes les caractéristiques propres à un mode de vie contemporain tout en prévoyant un lieu où l’on puisse réparer ce qui se casse, sans avoir à le remplacer par l’achat de nouveaux produits. C’est un projet de longue haleine et il faudra du temps pour le mener à bien.

On vous reproche aussi de réaliser des projets qui coûtent chers...

Cela dépend desquels! Certes, les appartements des deux tours de la Forêt verticale ont été conçus pour des personnes à haut revenu. Le prix du mètre carré varie entre 6000 et 13 000 euros, voire plus pour les étages les plus élevés. C’est un projet qui n’est pas pour toutes les bourses, j’en conviens. Mais mon équipe et moi proposons aussi des projets populaires, comme par exemple l’idée d’une Maison-Forêt construite avec des panneaux en bois préfabriqués destinée à des coopératives sociales. Ce projet devrait aussi voir le jour à Milan. Nous avons d’ailleurs construit un ensemble de logements à loyers modérés à Soregno, près de Milan. L’architecture doit aussi jouer un rôle social.

Milan est la capitale de la mode et du design. Voulez-vous en faire aussi une capitale de l’architecture?

Milan a toujours été une capitale européenne de l’architecture. A certains moments de son histoire elle a très bien tenu ce rang, à d’autres périodes elle a eu plus de mal à le faire. En organisant MI/ARCH, une série de rencontres publiques autour de l’architecture urbaine, en novembre 2013 au Politecnico et à la Triennale, j’ai invité ici des architectes de renommée mondiale travaillant à la transformation de Milan, comme le font Herzog & de Meuron ou Zaha Hadid. Nous avons ainsi accueilli Renzo Piano, César Pelli, Kazuyo Sejima, Rem Koolhaas, Arata Isozaki, Yvonne Farrell, Shelley McNamara, Daniel Libeskind et David Chipperfield. Preuve que Milan est une ville phare de l’architecture.

Que signifie l’Exposition universelle pour Milan?

J’espère que l’Expo sera un succès. Le thème de l’alimentation est important pour Milan qui est également une métropole agricole, même si l’on a parfois tendance à l’oublier. Tout comme elle est un centre important dans le domaine de la restauration et de l’alimentation. Mais il ne suffit pas de réussir l’Expo, il faut aussi penser à l’après-Expo, pour que l’espace qui a accueilli cet événement d’envergure internationale ne devienne pas un quartier fantôme comme cela a été le cas de tant de villes qui ont organisé des Jeux olympiques, par exemple.

Quelle serait la meilleure solution pour l’après-Expo?

Milan pourrait devenir un haut lieu de la recherche liée à l’agro-alimentaire ou une agence de l’ONU consacrée à l’eau et à la biodiversité par exemple, un espace d’excellence où chercheurs et étudiants analyseraient l’impact des climats et microclimats que l’on trouve dans le monde. Ou bien encore un endroit pour étudier la centaine d’espèces que nous trouvons ici et les différentes populations d’insectes que l’on trouve ailleurs. L’une ou l’autre de ces idées pourrait se transformer en un projet utile qui prouverait qu’il peut rester quelque chose de concret à Milan après l’Expo. Ce serait important non seulement pour les Milanais mais pour tous les citoyens intéressés à une alimentation saine et à un développement véritablement durable.

A lire également: «Milan, audacieuse et orgueilleuse», Luisa Ballin, qui vient de paraître aux Editions Nevicata (Bruxelles), 96 p., 9 euros.

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