L'horlogerie

Les mille et un visages du cadran

Du plus classique au plus complexe, la conception d’un cadran est le fruit du travail complémentaire des designers, des cadraniers et des artisans d’art. Considéré comme la figure de la montre, il se décline en une multitude d’expressions

Son diamètre avoisine celui d’une pièce de cinq francs. Une poignée de millimètres, à peine, dans lesquels la montre révèle son caractère. Plutôt féminin dans sa robe de nacre ou d’aventurine, plutôt discret en émail Grand Feu, classique en version guillochée, extra-viril en mode squeletté, le cadran en dit long sur la montre, il en est le visage.

La surface est exiguë, mais le champ des possibles est vaste. Longtemps cantonné à un classicisme prudent, le cadran est sorti de sa réserve ces dernières années. Les couleurs ont explosé, à commencer par l’incontournable bleu, considéré aujourd’hui en horlogerie comme «the new black». Le vert est en plein boom, talonné par le rose saumon, signe d’une certaine appétence pour le style vintage. Sans oublier le reste de la palette chromatique qui se fraie doucement mais sûrement un chemin au poignet des amateurs de montres. Décomplexée, débarrassée de ses carcans esthétiques traditionnels, l’horlogerie montre son visage sous un nouveau jour. Plus joyeuse, plus ludique, elle est aussi plus encline à suivre les tendances.

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La forme et la fonction

Parce qu’il constitue la partie la plus visible d’une montre, la plus regardée aussi, le cadran est soigné dans les moindres détails. Les designers peuvent travailler des mois sur sa conception. Les cadraniers, eux, réalisent un travail patient et particulièrement méticuleux pour intégrer dans cet espace restreint une foule d’éléments qui lui conféreront sa beauté harmonieuse, sa lisibilité, mais aussi sa singularité. Comment décliner sur une surface aussi petite la multitude d’indications offertes par un quantième perpétuel sans rendre sa lecture difficile? Comment mettre en valeur les rotations continues d’un tourbillon? De quelle manière disposer les deux, voire trois compteurs du chronographe? Et la date, plutôt à droite, à gauche ou dans un guichet décentré? Autant d’interrogations auxquelles se confrontent tous les designers, à la lumière de la grande question: est-ce la fonction qui dicte la forme ou la forme qui préside à la fonction?

La réponse s’exprime dans les divers partis pris des designers. Une chose est sûre: même sur les modèles les plus classiques, le cadran s’impose comme une signature. Quelle que soit la forme du boîtier, on reconnaît entre mille la typographie spécifique des chiffres romains qui soulignent les cadrans des montres Cartier. Chez Audemars Piguet, la Royal Oak ne s’appuie pas seulement sur la silhouette de son boîtier pour capter le regard, mais également sur son fameux cadran frappé ou guilloché d’un motif tapisserie. Chez H. Moser & Cie, le traitement fumé des cadrans de couleur est devenu un élément distinctif si fort que la marque s’autorise sur certains modèles, comme la récente Endeavour Centre Seconds Concept Blue Lagoon, à se passer de logo.

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Art ou artisanat?

Malgré l’étroitesse du cadran, ce dernier est aussi un espace privilégié pour l’expression des métiers d’art. Art ou artisanat, décoré d’émail ou de gravure, de peinture miniature, de marqueterie ou de mosaïque, le cadran se fait tableau. On pense à Ulysse Nardin, qui se distingue par l’absolue perfection des cadrans en émail Grand Feu réalisés par sa filiale Donzé Cadrans. Cette technique est réputée comme l’une des plus difficiles dans l’art de la décoration des montres. L’émailleur applique tout d’abord de la poudre d’oxyde sur le cadran en or. Celui-ci est ensuite placé dans un four à très haute température – entre 880 et 900°C – plusieurs fois, afin de permettre aux éventuels motifs et aux couleurs d’apparaître progressivement. On pense aussi à Breguet, dont les connaisseurs reconnaissent le magnifique travail de guillochage réalisé à la main. Sur la Marine Dame présentée cette année, celui-ci prend une forme inédite inspirée par les mouvements naturels de l’eau. Baptisé Marea, ce nouveau motif composé de courbes fendant un cadran en nacre a nécessité plusieurs mois de développement, incluant la fabrication de pièces spéciales pour les machines à guillocher. Une mise au point qui donne la mesure des efforts déployés par les horlogers pour embellir les cadrans.

De nombreuses techniques sont mises à contribution. Parmi les dernières nouveautés, on retiendra le portrait de Pégase réalisé par Hermès en marqueterie de bois précieux et rares – amarante et ébène de Macassar, marronnier, poirier jaune et loupe de madrona – sur le cadran de la montre Slim. De minuscules éléments de bois préalablement découpés sont assemblés à la manière d’un puzzle avant d’être collés, poncés et vernis. Trois semaines d’ouvrage sont nécessaires à la réalisation d’un seul cadran. On retiendra également l’impressionnant travail réalisé par Jaquet Droz sur le cadran de son nouvel automate Magic Lotus Automaton, où la gravure, l’émail, la sculpture miniature, la peinture et le sertissage se conjuguent pour composer une fresque naturaliste qui s’anime sur demande pendant une durée de quatre minutes.

On s’attardera enfin sur la Montre Ronde Louis Cartier Regard de Panthère. Ici, Cartier croise plusieurs techniques. Quadrillé comme une image pixélisée, le cadran est un damier miniature composé de tesselles peintes à la main afin de reproduire toutes les nuances du pelage de la panthère. Une composition à laquelle s’ajoutent quelques diamants, des tesselles en marqueterie de nacre et des yeux décorés d’un mélange de pigments et de Super-LumiNova. Même dans l’obscurité, la panthère nous fixe du regard. Un tableau qui semble vivant, comme un visage particulièrement expressif.

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