Société

Le minimalisme, cette discipline de la légèreté

Les adeptes du minimalisme trouvent dans cette philosophie un moyen de se libérer des désirs matériels et de l’encombrement. Si la consommation a été longtemps synonyme de pouvoir, elle symbolise désormais une forme d’aliénation

Lorsqu’on lui demande de vider son sac, un profond cabas de cuir fauve, sans poches ni fermetures éclair, Regina Wong n’hésite pas. Pour la plupart des utilisateurs, ce genre de pièces est un trou noir pour la main qui s’y risque, condamnée à tâtonner en vain entre une banane trop mûre, un prospectus et un pull de secours pour finir par rater son train faute d’avoir trouvé son portefeuille à temps. Pas pour Regina Wong, auteure de Faites de la place, guide moderne du minimalisme. Elle dépose la bête sur la table et commence le grand déballage: agenda, passeport, iPad, chargeur, un livre, une microscopique trousse de toilette, des lunettes de soleil, et l’accessoire «au cas où». De passage à Paris pour la promotion de son livre, elle n’a pas d’autre bagage. «Je me sens légère, je n’ai pas besoin de m’organiser pour déposer mes affaires à l’hôtel et ne perds pas de temps avec une valise.»  

En qualité de consultante, Regina Wong accompagne les personnes qui souhaitent apprendre à vivre mieux avec moins, la révélation incontournable du moment si l’on en croit les rubriques lifestyle des magazines et les conseils en développement personnel. Comme souvent en matière de self-control et d’harmonie intérieure, cette tendance vient du Japon. Plus de 2,5 millions de lecteurs s’étaient déjà pris de passion pour les méthodes de rangement de Marie Kondo, qui enseigne à jeter un objet en évaluant le degré de joie qu’il procure. Quant à Fumio Sasaki, il représente l’étape suivante. L’auteur de Goodbye Things, inspiré de la tradition zen, vit avec moins de 200 objets, boîtes à épices incluses. Depuis qu’il s’est dépouillé de ses possessions superflues, il se dit plus heureux, plus proche de la nature et des gens. Un constat partagé par tous les minimalistes.

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«Less is more»

Si l’art du peu appartient aux sagesses orientales, sa pertinence est plus actuelle que jamais. Multiplication des burn-out, ruée vers les digital detox, réorientations professionnelles, méditation, jardinage… Face à l’épuisement du modèle néolibéral, chacun cherche du sens là où il peut. «La crise de 2008 a sonné le glas d’une période d’opulence. Nombreux sont ceux qui ont perdu leur emploi ou économies, d’autres ont subi d’énormes pressions. De tels bouleversements font réajuster les priorités.»
Regina Wong sait de quoi elle parle. Alors qu’elle est cadre dans une entreprise de télécommunications, elle vit entre Londres, Hongkong et les aéroports du monde, dépense son salaire coquet en livres qu’elle n’a pas le temps de lire, en vêtements qu’elle oublie de porter. Jusqu’au jour où elle tombe sur une maxime de William Morris, fondateur du mouvement Arts & Crafts: «Qu’il n’y ait rien dans votre maison que vous ne savez pas être utile ou ne croyez être beau.» Elle prend le message à la lettre et passe deux jours à vider sa maison.

Le désordre peut prendre différentes formes, matérielles ou psychologiques

Regina Wong, auteure de «Faites de la place, guide moderne du minimalisme»

Débarrassée du superflu, elle réalise que son travail ne lui convient plus et démissionne. Depuis, pendant que les uns se font piétiner dans les cohues des soldes et que d’autres croulent sous les pots de yaourts en verre destinés à servir de verrines pour un dîner qu’ils n’organiseront pas, Regina Wong écrit des livres pour prêcher la bonne parole: «Le désordre peut prendre différentes formes, matérielles ou psychologiques. Les objets qui vous encombrent et vous retiennent dans le passé, les relations toxiques, les pensées négatives, les pressions inutiles que vous vous infligez pour ressembler à ce qu’on attend de vous.»

Des livres aux réseaux sociaux

Comme Dominique Loreau, (L’Art de la simplicité), Leo Babauta (zenhabits, L’Art d’aller à l’essentiel), ou Béa Johnson (Zéro Déchet), Regina Wong préconise l’encombrement minimum pour un épanouissement maximum. Joshua Fields Millburn & Ryan Nicodemus, alias The Minimalist, réalisateurs d’un film du même nom dont la diffusion sur Netflix a fait un grand nombre d’adeptes, sont allés jusqu’à lancer #Minsgame, un jeu consistant à jeter un nombre croissant d’objets sur une période de trente jours. «Donnez, vendez ou jetez», intiment les deux gourous, sans effets de conscience. Sur les réseaux sociaux, la manie du grand débarras, dernier challenge à la mode, prend parfois des dimensions démesurées. Mais pour Regina Wong, l’approche minimaliste est plus qu’une obsession pour les intérieurs dépouillés, le grand ménage de printemps n’est pas une fin en soi: c’est un sésame, l’étape initiale qui ouvrirait la voie à une plus grande disponibilité de l’âme et du cœur.

Une longue table en bois vernis, une bouilloire chromée sur un plan de travail et des placards à moitié vides. A voir la cuisine de Mélanie Blanc, on dirait que la journaliste vient d’emménager dans son appartement aux murs immaculés. Pas du tout. «Ce n’est pas parce qu’on a de la place qu’il faut absolument la remplir». Aux rubriques lifestyle du Matin puis de L’illustré, elle constate qu’une tendance chasse l’autre et que les modes changent plus vite que les budgets. Pour contrecarrer cette frénésie stressante, elle lance en 2013 son blog «La vie en plus simple». Loin des tenants de l’orthodoxie minimaliste, Mélanie Blanc saupoudre ses billets d’astuces ludiques pour apprendre à se désencombrer (de la caféine, de ses doutes ou de ses bougies décoratives) sans se prendre la tête. Elle se lance toutes sortes de défis: un an sans shopping, un mois sans maquillage, vingt-et-un jours sans ses gadgets préférés, un mois d’accès limité aux réseaux sociaux. Des exercices pratiques qui l’aident à limiter ses réflexes quotidiens: «C’est moins l’organisation qui m’intéresse qu’une certaine quête de soi. Je fais le vide pour me remplir. Avant, je vivais dans une sorte de pollution liée à des habitudes superflues. J’ai appris à enlever des couches, à me débarrasser du regard des autres. Je me sens plus créative, plus disponible pour mes proches.»

La romancière Marie Javet constate également que faire le vide n’est pas un aboutissement: «Il ne faut pas rester bloqué sur l’étape du rangement. Cet espace nous permet de construire.» Comme Mélanie Blanc, le minimalisme lui a appris à se détacher du jugement extérieur. Il y a dix ans, elle a réduit sa bibliothèque au strict nécessaire: «On me disait qu’une maison sans livres n’était pas digne d’un écrivain, que ça ne faisait pas «cultivé». Ceux qui me connaissent savent que je lis énormément. Les autres, ça m’est égal.» Elle reconnaît que le minimalisme s’applique plus facilement aux objets encombrants qu’aux relations toxiques. En attendant, elle applique à son écriture littéraire les principes du dépouillement: «J’enlève les mots en trop, j’évite les descriptions, je ne surcharge pas le style.»

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Dépouillement stratégique

Le minimalisme peut aussi servir de stratégie économique. A la tête d’une agence de communication, Virginie Le Moigne s’est laissé séduire par la flexibilité et le côté non-dogmatique de cette philosophie. «Tout est possible dans cette approche, c’est à chacun d’adapter l’exercice à ses besoins. Personne n’est là pour vous juger: on peut échouer sur un point, réussir dans l’autre et tout recommencer aussi souvent que nécessaire.» Il y a deux ans, elle a osé la grande reconversion en plaquant ses bureaux de 180 m² dans le centre de Lausanne pour un local de plain-pied en vieille ville de Lutry. Une grande vitrine sur le lac, un canapé verveine, une table en pierre naturelle, des plantes vertes et des tommettes crème: son showroom est une invitation au calme, la preuve par la transparence d’une certaine confiance en soi. En diminuant les équipements, la directrice de My Playground sculpte une identité professionnelle qui colle à l’air du temps. Elle optimise aussi les efforts fournis par son équipe: «Nous avons appris à faire moins mais mieux. En développant le home office, nous tâchons d’identifier et d’investir les moments nécessaires, nous incitons nos clients à adopter les mêmes pratiques, dans leur méthode de travail et leur choix de communication, plus clairs, moins surchargés.»

A l’heure où le moindre bibelot du bout du monde est à portée de clic et livré en moins de 48 heures, lâchant enfin la bride à notre pouvoir d’achat, le minimalisme semble a priori une discipline austère qui condamne à la frustration. A l’instar du végétarisme: un mal nécessaire qui brime nos caprices. Pourquoi faudrait-il se résigner à se débarrasser de ce berceau récupéré chez une voisine qui servira peut-être à nos futurs petits-enfants? Et de cette collection de biches en porcelaine impossible à dépoussiérer? Dans son essai Ça peut toujours servir, Guillemette Faure a cherché à savoir pourquoi nous rechignons à jeter: «Le dépouillement absolu n’est pas souhaitable. Certains objets nous accompagnent dans notre parcours, nous rappellent qui nous sommes. C’est un attachement sain.»

Elle constate cependant que le succès du minimalisme tient aussi au renouvellement du concept de liberté. Désormais, l’accès aux biens compte davantage que la propriété. Louer un véhicule pour un week-end plutôt que d’avoir une voiture à charge, multiplier les logements Airbnb aux quatre coins du monde plutôt que de s’embarrasser de l’entretien d’une résidence secondaire, écouter de la musique en streaming au lieu d’acheter des disques. «Les nouvelles générations sont plus mobiles que leurs parents. Elles déménagent souvent, vivent dans des espaces réduits. Les objets sont des charges économiques et mentales à stocker ou à entretenir.» Et si vraiment vous ne pouvez pas dire adieu à vos souvenirs les plus précieux et à vos gadgets les plus futiles, commencez par filtrer ceux qui entrent chez vous. Ou dans votre sac.

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