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Missoni, une histoire italienne

Une grande maison dans la campagne lombarde, une ascendance aristocratique, cinq générations impliquées dans le textile, et en particulier la laine, des enfants dont la beauté fait le bonheur des couvertures de magazines… Missoni, c’est avant tout un esprit, l’essence de la mode à l’italienne, une petite production artisanale devenue aujour­d’hui un empire de la mode international. Les souvenirs colorés, fleuris et fruités de la saga familiale ont été retricotés dans deux fragrances, Missoni et Missoni Acqua. Nous avons rencontré à cette occasion Angela Missoni, directrice artistique de la maison, qui évoque avec nous sa storia italiana.

Le Temps: Il y a beaucoup de joie de vivre dans ces fragrances… Quelles sont les valeurs de la maison Missoni que vous avez eu envie d’exprimer avec ces parfums?

Angela Missoni: Quand nous avons commencé à réfléchir à ces deux parfums, nous avons eu envie d’exprimer une même vision de la maison: en couleurs. Les composants ont été gradués comme une gamme chromatique, comme si l’odeur était une texture. Et puis nous y avons travaillé en famille; c’est quelque chose de primordial pour Missoni. La maison Estée Lauder, avec qui nous avons travaillé pour ce parfum, nous a demandé de faire une liste des odeurs liées à notre passé, à notre histoire. Beaucoup étaient liées aux fleurs et aux fruits de notre jardin en Italie, comme les pivoines ou les kakis. Il y avait aussi les choses que nous aimons manger, comme le chocolat. Mais les pâtes à la tomate n’ont pas été retenues! Ma fille, Margherita, s’est aussi souvenue du parfum que je portais, de l’ambre, et de ceux de sa grand-mère: le gardénia et l’œillet sauvage… Même si chacun de ces souvenirs n’est pas nécessairement rentré dans la composition du parfum Missoni, ils ont participé à en forger l’identité.

– Le choix de votre fille Margherita pour incarner le parfum dans la campagne publicitaire, c’était une évidence?

– Je n’aurais jamais pris cette initiative moi-même; ce n’est pas parce qu’elle est de la famille qu’elle est notre propriété. Quand Estée Lauder nous a fait part de ce désir, je leur ai dit d’aller le lui demander comme si elle était un mannequin indépendant. Je n’ai jamais essayé de la pousser dans cette direction.

– Missoni, c’est une affaire de famille, mais c’est avant tout une affaire de femmes. Votre mère vous a transmis la direction artistique de l’entreprise, tandis que Margherita est l’ambassadrice de la marque…

– Peut-être que la mode est plus une affaire de femmes. Je représente déjà la quatrième génération de femmes dans la famille de ma mère à travailler dans le textile. Margherita a donc un héritage très lourd… Mon arrière-grand-mère avait une usine de confection que ma grand-mère a ensuite reprise. A l’époque, les femmes ne jouaient pas un rôle public; elles n’allaient pas parler aux banques. Mais c’était elles qui faisaient tourner l’affaire. Bien entendu, mon père a aussi travaillé pour créer l’identité Missoni. Mais c’était un esprit libre, il n’aurait jamais construit une usine, un business. C’était ma mère la véritable bâtisseuse, un caractère dont j’ai moi aussi hérité. L’esprit de la mode, c’était ma mère. Elle était très féminine. Je crois que ce qui nous relie, ma mère, ma fille et moi, c’est une véritable passion pour la mode.

– Quels sont les créateurs que vous aimez, en dehors de Missoni?

– Il y en a tellement! De ma génération, de la nouvelle, et de la précédente. J’ai acheté de tout, à chaque époque de ma vie, et à chaque saison. J’ai beaucoup de vêtements Azzedine Alaïa (lire l’interview pages 6 à 8), Jean Paul Gaultier, Thierry Mugler, Martin Margiela, et puis les Japonais – Comme des Garçons, Issey Miyake… Je me suis toujours dirigée vers les pièces spéciales, vers les designers plus créatifs. Maintenant encore, c’est ceux que je préfère. Même si je ne porte pas leurs vêtements, ça n’a pas d’importance, je veux les avoir. La fameuse robe de Versace qui avait le dos nu, vous vous en souvenez? Encore aujourd’hui, je suis tellement énervée de ne pas l’avoir achetée! Je voudrais l’avoir dans mes archives personnelles, qui sont aussi celles de Missoni.

– Depuis que vous avez pris les rênes de Missoni, en 1997, qu’avez-vous changé?

– A l’époque, ce nom était très connu, mais il était devenu synonyme de classique. Ma génération ne percevait pas la marque comme une maison de mode. Missoni était devenue assez sportswear et se répétait d’année en année. Il y avait encore des couleurs, oui, mais toujours les mêmes. Moi, je croyais au potentiel de la maille, à tout ce que mes parents avaient inventé, je croyais à ce style. Quelques années plus tôt, j’avais commencé à dessiner ma propre ligne – Angela Missoni. Je faisais des tricots unis, simplement pour explorer les textures et les formes. Puis j’ai ajouté petit à petit des rayures, des imprimés. Un jour, ma mère m’a demandé si je voulais reprendre les rênes de la création de Missoni; ce que je faisais avec ma collection, c’était ce qu’elle voulait pour la ligne principale. Je crois qu’elle n’avait plus la force de se battre contre le département commercial, qui lui demandait de sans cesse répéter les modèles qui se vendaient bien. La mode, c’est quelque chose qu’il faut faire lorsque l’on a le courage de prendre des risques. J’ai d’abord suivi les campagnes de la maison, puis les défilés. Lorsque j’ai pris en main les collections, j’ai commencé par tout nettoyer. Missoni était trop de choses à la fois; j’ai thématisé. Chaque saison, je me concentrais sur un code de la maison, et pas plus. C’est la génération de ma fille qui a aimé la marque et qui a ramené les femmes de mon âge dans les boutiques. J’en suis très fière, parce que, aujourd’hui, je crois qu’il y a un esprit Missoni. Chaque génération peut y trouver son compte.

– Vous aimez les créateurs avec une vocation théâtrale. Par quoi passe l’innovation aujourd’hui chez Missoni?

– Les imprimés sont toujours dessinés à la main, mais les recherches sur les motifs et les mélanges de textiles sont importantes. L’innovation passe bien sûr par les formes, qui s’actualisent en fonction de la saison. Chez Missoni, les liens avec la tradition sont essentiels, mais nous essayons de les projeter dans le futur. La couleur, la matière, le confort constituent la force de la marque.

– Missoni, c’est un certain esprit de mode à l’italienne…

– Nous partageons toutes les valeurs de l’artisanat italien, cette qualité des produits qui sont fabriqués par les grandes marques de notre pays. C’est ça, la force de la mode italienne. Depuis les cuirs jusqu’aux fils et aux laines, nos plus belles matières sont mises en valeur par un véritable savoir-faire et des métiers séculaires.

– On a assisté à un fort retour de la maille, ces dernières saisons. Cette tendance a-t-elle eu un impact positif sur vos ventes?

– Le tricot a toujours été notre principal marché. Depuis quelques années, les maillots de bain se vendent également très bien. Globalement, notre volume grandit. Ces derniers temps, nous avons surtout essayé de nous organiser. Jusqu’à maintenant, nous étions un business familial. Les points de référence, c’était mes parents, mes frères et moi, ainsi qu’un directeur général qui était en place depuis 1964. Lorsqu’il est parti à la retraite, nous en avons profité pour nous structurer davantage et faire des projections pour l’avenir. Peut-être un jour en aurai-je marre de faire ce métier? J’essaie de faire en sorte que la marque puisse continuer à fonctionner même sans la famille.

– Est-ce à dire que vous ne pensez pas qu’une maison gérée de manière familiale puisse avoir sa place dans le circuit de la mode actuelle?

– Prenons les finances: si quelqu’un de la famille est compétent dans ce domaine, pourquoi pas? Mais si ce n’est pas le cas, il faut prendre une personne extérieure, et ainsi de suite dans tous les secteurs. On ne peut pas s’occuper de tout! Quant à mes enfants, il faudra attendre au moins cinq ans pour voir s’ils ont la vocation de reprendre cette entreprise, et s’ils en ont les capacités. Pour l’instant, Margherita s’est engagée dans une autre voie, celle du théâtre, et je souhaite avant tout qu’elle puisse suivre ses propres aspirations. Plus jeune, moi aussi, j’ai dû prendre mon indépendance pour comprendre que Missoni était un choix, et non une obligation.

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