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Miuccia Prada: «Je suis à la recherche d’une beauté possible»

Miuccia Prada règne quasiment sans partage sur la mode. A en croire sa nouvelle collection, ce printemps, les femmes se feront oiseaux. De proie ou de paradis…Avec elle, mieux vaut apprendre à osciller entre une chose et son contraire. Alessandro Argientieri l’a rencontrée, à l’issue des derniers défilés milanais. Par Isabelle Cerboneschi et Alessandro Argentieri

Miuccia Prada aurait voulu être une actrice. Elle a fait du mime et d’autres choses: des études de sciences politiques, du militantisme communiste, avant de reprendre les rênes de l’entreprise grand-paternelle fondée en 1913. Une belle maison qui fabriquait des malles et des sacs, et qu’elle a su rendre contemporaine en proposant, tout en silence, son fameux sac en nylon noir. Un sac à son image. Oscillant sans cesse entre une chose et son contraire: l’industrialisation de pointe et l’artisanat, l’art et la mode, la créativité et la finance, le collier de perles et la PlayStation, la nostalgie et la technologie.

Miuccia Prada est devenue presque malgré elle l’une de 30 femmes les plus riches – et créatives – de la planète. Terriblement sollicitée et pourtant excessivement discrète.

On s’est longtemps amusé à opposer Gucci à Prada. Comme s’il s’agissait de chapelles, on était l’un ou l’autre. Depuis le départ de Tom Ford de la maison italienne, Miuccia Prada règne seule sur le monde de la mode. «Vous êtes l’unique raison pour laquelle je viens à Milan», lui confiait Anna Wintour, rédactrice en chef de Vogue US, citée par le New York Times, à l’issue des derniers défilés printemps-été 2005. La phrase vaut son pesant d’épingles lorsque l’on sait que plus de 200 collections ont défilé cet automne à Milan. Sur les podiums, certains stylistes – qu’ils soient de Milan ou de New York – lui ont rendu ce qu’on pourrait appeler pudiquement «des hommages». Certains font «du Prada» comme on fait de la prose. Mais avec un temps de retard. La Milanaise est à l’écoute des bruits de ce monde et c’est ce qui la sauve. A la fois de l’orgueil et du manque d’imagination. Personne ne sait marier comme elle le fait les couleurs et les imprimés les plus impossibles, se jouer des anachronismes.

Outre Prada et sa deuxième ligne «Miu Miu», dans son écurie de luxe s’ébrouent désormais les marques Jil Sander, Helmut Lang (qu’elle vient de reprendre à 100% avec son mari Patrizio Bertelli) et la production des accessoires Azzedine Alaïa. Sans oublier sa fondation pour l’art contemporain à Milan. Ou ses «Epicentro» de Tokyo, New York et Los Angeles: d’immenses espaces expérimentaux à mi-chemin entre le magasin et le lieu public pour lesquels sont créées des séries spécifiques que l’on ne trouve dans aucun autre magasin Prada. Elle en a confié les plans aux plus grands architectes contemporains: les Suisses Herzog & de Meuron (Tokyo) et les Néerlandais Rem Koolhaas et Ole Scheeren (Los Angeles). La prochaine étape? Un Epicentro en Chine. Gigantesque projet. Entre-temps, elle vient de lancer un parfum, son parfum. En douce.

Propos recueillis par Alessandro Argentieri

Le Temps: La collection printemps-été 05 que vous avez présentée à Milan est un hymne aux oiseaux. Pourquoi les oiseaux? Quel rapport avec la femme?

– Miuccia Prada: Mes femmes-oiseaux sont le symbole de la vanité, de la beauté et de la liberté et pour cette raison elles sont aussi un peu guerrières. C’est une façon de représenter les femmes. J’ai mis trois mois pour créer des formes d’animaux qui s’adaptent au corps (et aux robes) et qui ont un effet «minceur»… Car le but était aussi d’un peu gommer quelques zones de la silhouette: à la place de faire du régime, on se glisse dans une robe qui, comme dans les contes des fées, nous rend magnifique.

– Quel est le sens de ce travail?

– C’était comme chercher à représenter un rêve, une nécessité, qui vient de la force et du courage, indispensables pour affronter le monde d’aujourd’hui.

– Vous avez également présenté d’extraordinaires chapeaux. Avez-vous la nostalgie des silhouettes de femme du passé?

– Non, mes chapeaux, comme mes colliers ou mes broderies d’ailleurs, sont plutôt liés à une manière moderne de s’habiller, de se décorer. Mes broderies, par exemple, ne sont jamais faites à même l’étoffe: ce sont des applications que l’on ajoute sur les robes. C’est ma manière à moi de faire des belles choses: artisanales, mais différentes. Le chapeau est un détail de pure mode. Une personne peut porter un T-shirt et des pantalons, mais si elle y ajoute un chapeau étrange, elle changera de look. C’est quelque chose que l’on n’utilise pas depuis longtemps et qui rend plus beau, d’une manière excentrique, voyante, personnelle et en même temps très simple.

– Plus beau? Qu’est-ce que «beau» signifie pour vous?

– Parler de ce qui est beau est une question très complexe: je suis à la recherche d’une beauté possible. Au-delà des choses négatives de tous les jours.

– Peut-on parler d’une mode excentrique?

– Je ne sais pas si ma mode est excentrique… Quant à la mode d’aujourd’hui, elle n’est pas excentrique du tout! L’excentricité, c’est faire réfléchir les gens sur ce que l’on pense. Lorsque l’on a de la personnalité, on devient forcément excentrique parce que l’on ne suit pas certaines règles. Ce que je fais, je le fais parce que je suis mes instincts.

– A quoi pensez-vous justement lorsque vous travaillez sur une nouvelle collection?

– Je cherche à comprendre où nous sommes et comment nous vivons. Comprendre le présent et faire des choses qui ont un sens pour les hommes et les femmes du monde entier. Pourquoi mes clientes devraient-elles acheter mes vêtements? Elles ne sont pas intéressées par ce qu’elles ont déjà dans leur armoire, mais plutôt par des choses spéciales, qui vont les changer.

– En parlant de «comprendre le présent», actuellement, c’est le moment de…

–… conjuguer l’industrie et l’artisanat. Nous l’avons fait avec le crochet, les teintures, les coupes étonnantes. C’est un peu comme gagner un défi: concilier l’industrie – qui a des besoins répétitifs – et les gens, qui ont le désir opposé. Celui de posséder des choses uniques, différentes. Dans chacune des boutiques que nous possédons dans le monde (ndlr: 248), nous personnalisons l’offre: nous n’achetons jamais la même chose. La mode est un miroir, mais aussi une provocation. Elle soulève à la fois des problèmes et cherche à s’adapter aux conditions d’une époque. Elle représente l’imaginaire esthétique du moment. La pire des choses, à mes yeux, est l’alignement des canons imposés par on ne sait qui: des canons qui ne sont pas les siens propres. Les robes sont faites pour vivre, pour défiler dans le monde. C’est la raison pour laquelle, dans notre nouveau magasin Epicentro de Los Angeles, nous avons pris des images sur le Net pour les projeter sur les murs: cette complexité, ces superpositions représentent le monde qui nous entoure.

– Et l’idée fonctionne?

– A la folie! On m’a dit que – à part le nôtre – tous les autres magasins étaient vides.

– Votre mode comporte-t-elle un message?

– Je ne cherche pas à donner de messages; je n’en ai pas la prétention. J’espère que ce que je fais soit utile et bien fait. Et cela suffit.

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