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M/M, La vie rêvée des signes 

Depuis près de trente ans, le duo de graphistes M/M (Paris) œuvre au décloisonnement des disciplines artistiques, avec une appétence particulière pour la mode. Rencontre avec ces jurés du prochain Festival de mode à Hyères

Les défilés de mode? «Des spectacles pour vendre des sacs», lance Michaël Amzalag. M comme mordant. Assis de l’autre côté d’une imposante table genre Bauhaus hollandais, Mathias Augustyniak tempère: «Disons que c’est un spectacle très abouti où l’on ne vend plus seulement des vêtements, mais un univers global.» M comme mesuré. Assis au milieu de leur studio parisien, paisible grotte cernée de livres et d’affiches arty, les graphistes du duo M/M (Paris) cultivent avec brio leur réputation de geeks érudits et dédaigneux. Sauf qu’au niveau de la rétine, ça pétille. Ces deux-là sont des farceurs.

En ce lendemain de fashion week parisienne, on les croirait blasés par l’incessante valse des défilés. Faux-semblant. «Nous avons la chance de ne pas avoir les pires clients, on a vu de très belles choses.» Et les deux quinquas de chanter les louanges de Nicolas Ghesquière chez Louis Vuitton, Sarah Burton chez Alexander McQueen, Jonathan Anderson chez Loewe ou encore Natacha Ramsay-Levi chez Chloé, «des designers qui arrivent à définir leur territoire avec une écriture dans laquelle ils persistent. Ils ont une réelle préoccupation créative et ne sont pas dans la simple équation marketing. Avec la massification du luxe et de la mode, c’est de plus en plus rare.»

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Rares sont aussi les graphistes à avoir durablement imposé leur langage dans le brouhaha de la mode. Comment oublier les collaborations des M/M avec Yohji Yamamoto, Jil Sander, Balenciaga ou Vogue Paris, dont ils ont un temps assuré la direction artistique? Des images épinglées au pinacle de la pop culture, tout comme les travaux que ces touche-à-tout ont développés avec Björk, les artistes Philippe Parreno et Pierre Huyghe ou le Théâtre de Lorient, en Bretagne. A la clé, un style reconnaissable entre mille, juxtaposition de photos, d’illustrations et de dessins tourmentés, le tout arrimé à une rigueur typographique quasi obsessionnelle. Calculs et accidents, raison et sentiments. Telle une dose de LSD, les M/M métamorphosent le réel en fable surréaliste et impertinente, faisant triper depuis près de trente ans plusieurs générations de créatifs. Pas étonnant de les retrouver dans le jury mode du prochain Festival d’Hyères, présidé cette année par Natacha Ramsay-Levi. «A force de donner vie aux vêtements des autres, nous avons développé une vision beaucoup plus claire de ce qu’est un créateur de mode. C’est intéressant d’essayer d’encourager de nouveaux personnages qui agiront dans le milieu de la mode. Ou peut-être pas», développe l’un des deux M.

Types rebelles

Aussi loin qu’ils s’en souviennent, Michaël Amzalag et Mathias Augustyniak ont toujours considéré la mode comme un champ d’expérimentation artistique à part entière, n’hésitant pas à la faire dialoguer avec la musique, l’architecture ou l’art contemporain. A l’ère d’un relativisme culturel porté par le triomphe des technologies numériques, ce point de vue transdisciplinaire peut paraître banal. Il l’était beaucoup moins en 1989, lorsque les deux Français se rencontrent à l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs de Paris. D’un côté, Mathias, Provençal d’origine polonaise, «le blond séduisant qui attirait les filles», chemise Agnès B. à jonquilles sur le paletot. De l’autre Michaël, Parisien séfarade, «pédé brun à lunettes» adepte du total look bleu, apprend-on dans M/M (Paris) de M à M, imposante monographie parue en 2012.

Malgré leurs différences, les étudiants partagent une même défiance à l’égard de la tradition graphique post-soixante-huitarde dont se réclament de nombreux professeurs. «Ils promouvaient un graphisme d’utilité publique, soit l’idée que les signes que nous produisions devaient servir une mission sociale. Tout ce qui était lié au commerce, à la pub, c’était le capitalisme, le Diable. Sauf que leur discours ne tenait plus. On passait de l’analogue au numérique, des outils comme le Mac permettaient de combiner toutes les typologies d’images, de travailler vite, sans l’aide de personne, avec la possibilité de s’adresser à une audience énorme», détaille Michaël Amzalag.

Bêtes de mode

Bien décidés à n’en faire qu’à leur tête, les étudiants claquent la porte de l’école. Mathias s’envole pour le Royal College of Art de Londres pour «désapprendre» cette «asphyxiante culture» française que dénonçait déjà Jean Dubuffet en 1968, tandis que Michaël dispense sa science au magazine Les Inrockuptibles. En 1992, les deux amis se retrouvent pour fonder M/M (Paris), alors l’une des rares agences indépendantes de la capitale française. A la même époque, le ministre français de la Culture Jack Lang accorde une légitimité à des champs artistiques auparavant considérés comme mineurs ou marginaux et promeut la mode comme patrimoine français. «On allait voir de grandes conférences d’Issey Miyake à Paris, les couturiers sortaient de l’ombre des maisons et devenaient des créateurs. Il n’y avait pas de groupes de luxe, les grandes marques, on n’en avait rien à foutre, ce n’est pas elles qui faisaient le Zeitgeist. On croyait à la mode comme un lieu culturellement possible», se souvient le duo.

Ils y entrent par la grande porte par le biais de Marc Ascoli, directeur artistique de renom. Les M/M sont tout de suite appelés à collaborer avec les plus grands photographes et créateurs, comme Martine Sitbon, Yohji Yamamoto ou Jil Sander. «Mathias et Michael débarquaient dans le domaine, mais c’est ça qui me plaisait. Je les ai tout de suite adoptés, leur humour et leur énergie étaient contagieux. Et puis graphiquement, ils sont non conventionnels et ont amené au sujet de la mode quelque chose qui n’existait pas avant. Un élément perturbateur, un décalage, un ton frais et un peu moqueur qu’ils ont su garder jusqu’à ce jour et qui explique en partie leur longévité. Ils n’ont pas peur de chahuter le goût. J’admire leur courage, cette façon de dire «on s’en fout, on fait ce qui nous plaît», confie Marc Ascoli.

Droits d’auteur

Ce qui fascine, chez M/M, c’est donc leur idiosyncrasie. En mode comme ailleurs, les Français se sont affranchis de la vision moderniste du graphiste comme prestataire de services cantonné aux coulisses de la création. Loin de se fondre dans les couleurs des autres, ces auteurs affirment avec une certaine noblesse leur identité profonde. Et si cela en agace certains, tant pis pour eux. «Nous nous plaçons au même niveau que la personne qui crée en face. A travers les symboles, les signes, on engage un dialogue. On ne va pas s’excuser d’exister», insiste Mathias Augustyniak.

Ainsi, dans la cosmogonie M/M, on ne parle pas de mandats mais de collaborations. «Ce ne sont pas des graphistes, mais plutôt des artistes», assure la créatrice de bijoux Charlotte Chesnais, qui a récemment confié l’identité visuelle de sa marque éponyme aux M/M. «Il faut s’en remettre complètement à eux et laisser la magie opérer. Ils expriment une intention globale, c’est à prendre ou à laisser. Leur mettre des limites, ce serait prendre le risque de tuer la création.»

Dans une époque submergée d’images, le parti pris des M/M a valeur quasi politique. Sous couvert de légèreté, leur langage graphique réaffirme la valeur de l’individu et la nécessité de se positionner dans une société globalisée. Une façon originale de refuser la standardisation des goûts, la dilution des identités et, in fine, l’anéantissement des idées. En ce sens, ces supergraphistes ne sont pas si différents de leurs anciens professeurs soixante-huitards. A l’Ecole cantonale d’art de Lausanne, où le duo a enseigné à la fin des années 1990, on abonde. «Ces dernières années, les principes du design moderniste étaient à nouveau la norme chez les étudiants, observe Angelo Benedetto, responsable du département design graphique. Mais depuis une année ou deux, nombreux sont ceux qui abordent leurs travaux avec une subjectivité plus émotionnelle et redécouvrent les travaux des M/M. Et je le trouve plus pertinents que jamais. Le monde est devenu tellement compétitif, il est important de pouvoir développer un langage propre.»

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