LA SEDUCTION

La mode en 2019: sexy, vous avez dit sexy?

Plus d’un un an après le lancement du mouvement #MeToo, la notion de séduction est plus que jamais une subjectivité à géométrie variable. Entre hypersexualisation et pudeur, la mode oscille désormais entre les deux extrêmes, comme autant de propositions au service des femmes

Qui pour sauver Victoria’s Secret? Connue pour ses mannequins Anges aux corps de rêve et ses shows télévisés à plus de 10 millions de dollars, organisés à grand renfort de plumes, strass et bisous lancés à la foule, la marque américaine de lingerie cumule les bad buzz et les mauvais chiffres. Les ventes sont en chute libre et l’action de sa maison mère, L Brands, a perdu 40% de sa valeur en 2018. En cause? Manque d’inclusivité, vision rétrograde du corps féminin et idéal passéiste de «Barbie hétéronormée». En décembre dernier, lors du défilé annuel, la critique de mode du Washington Post Robin Givhan déplorait: «Il faut énormément d’inefficacité, de paresse et de mépris total pour créer un spectacle aussi stupéfiant et sans vie que celui de Victoria’s Secret.» En 2014 déjà, la campagne baptisée The Perfect Body déclenchait l’ire des consommatrices: «Ras-le-bol de ces canons de perfection inatteignables et de ces images sexys pensées par les hommes et pour les hommes!» Sourde aux critiques, la marque semble incapable de changer de cap et laisse prospérer les concurrents…

En septembre 2018, en pleine Fashion Week de New York, Rihanna crée l’événement avec son premier show de lingerie pour sa ligne Savage x Fenty. Sa muse, Slick Woods, enceinte jusqu’aux yeux dans un body ultra-dénudé, fait le show. Mannequins de toutes les couleurs de peau et de toutes les morphologies: le sexy de Rihanna est inclusif et plutôt kitsch, les réseaux sociaux valident. La star, qui défend le mouvement body positive, prend la pose à la fin du show avec sa cravache rose.

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Le poids de la culpabilité

Dévoiler le corps féminin, le rendre public? Longtemps, les normes morales de la décence vestimentaire l’ont interdit. L’historienne Odile Blanc, dans son ouvrage Parades et parures,l’invention du corps de mode à la fin du Moyen Age, note qu’à l’époque le vêtement féminin est bien moins audacieux que le costume masculin. «La différence sexuelle inscrite au cœur des pratiques vestimentaires» constitue un rappel permanent de la faute d’Eve. Parce que les femmes sont considérées comme coupables, leurs vêtements inquiètent. Il faut brider leurs parures, véritables armes de séduction, les contrôler par des lois somptuaires. Ainsi, par exemple, les attributs vestimentaires tels que les coiffes et les voiles sont strictement contrôlés. La chevelure féminine, considérée comme érotique, ne doit pas être dévoilée en public.

A l’inverse, le costume masculin, beaucoup moins réglementé, est libre de dévoiler une identité sexuée: ajusté au corps, il dévoile une virilité triomphante, comme le soulignent les historiennes Sophie Cassagnes-Brouquet et Christine Dousset-Seiden dans leur ouvrage Genre, normes et langages du costume. Dans les siècles qui suivent, le bas du corps féminin, objet de désirs, reste dissimulé sous profusion de robes. Si le décolleté est de mise sous la Renaissance, la mode des bourgeoises est très sobre au XVIIIe siècle: le décolleté est voilé par un «foulard de modestie». Les ligues de vertu sont plus présentes que jamais. Dans la très pudibonde société victorienne du XIXe siècle, il est moralement choquant de prononcer le mot «jambe» en présence de personnes du sexe opposé et les chevilles, considérées comme des zones érogènes, sont minutieusement cachées.

L’ère de la provoc

Au XXe siècle, les corps se libéreront. La couturière britannique Mary Quant fera scandale avec ses minijupes dans les années 1960 et le bikini se popularisera. «C’est à cette époque que le mot «sexy» apparaît, il renferme une connotation provocatrice, vulgaire», souligne Xavier Chaumette, historien de la mode. Pour être sexy, il faut en montrer le plus possible: toujours plus de peau, de seins, de jambes. Dans les années 2000, Carine Roitfeld, rédactrice en chef de Vogue France, invente le «porno chic» (hypersexualisation des mannequins, érotisation des accessoires de mode, notamment dans la publicité) et casse les codes de la bienséance bourgeoise. Le balancier s’inverse dans les années 2010: le minimalisme austère avec des formes larges loin des corps s’impose, porté par Phoebe Philo, alors directrice artistique de la maison Céline. En désexualisant le corps, elle offre pouvoir et protection aux femmes. C’était sans compter l’arrivée sur le devant de la scène d’une certaine Kim Kardashian…

Plus de dix ans après sa mise en ligne, la sextape (vidéo érotique destinée à un visionnage privé; ici diffusée en ligne) de la reine des selfies est toujours regardée environ 55 fois par minute… Sur son compte Instagram, elle exhibe ses formes et pose en tenues ultra-moulantes. «Nous assistons à une normalisation du sexy qui s’est faite par la pornification des images. Dans le cas Kim Kardashian, il s’agit d’une stratégie de monstration, une exaltation purement visuelle («regarde-moi mais ne me touche pas»). C’est très différent des années 1970, par exemple: à l’époque, avec les minijupes, le corps était accessible.»

L’ultra-moulant

Aujourd’hui, on cherche à susciter l’érotisme tout en se protégeant, ce qui passe par des tenues très moulantes en spandex, qui galbent les formes («je ne montre pas mes seins mais la forme de mes seins»). «On érotise son corps tout en gardant le contrôle: c’est le droit de disposer de son propre désir», analyse Bernard Andrieu, philosophe, professeur à l’Université Paris Descartes. La marque américaine Fashion Nova, avec ses robes seconde peau, façon sirène, surfe sur cette tendance. Et chacune à sa manière, les chanteuses Nicki Minaj, Cardi B ou Rihanna célèbrent une hypersexualité choisie et engagée: elles surjouent la féminité pour revendiquer le girl power. «Elles choisissent ce qu’elles veulent montrer, sans pression extérieure. En soi, c’est un acte féministe», poursuit Bernard Andrieu.

Etre sexy et féministe? C’est exactement ce que revendique le mannequin Emily Ratajkowski, qui a lancé sa ligne de maillots de bain, Inamorata. «Les féministes, dans le passé, ont décrié la mode comme une hérésie élitiste; de nos jours, le féminisme est plus nuancé même s’il y a toujours un courant qui ne tolère pas la provocation délibérée de certains designers», indique l’historienne Aileen Ribeiro, auteure de l’ouvrage Dress and Morality.

Féminités plurielles

L’habit ne fait donc pas la féministe: chacune peut choisir en toute individualité sa version du sexy. «C’est important de faire une mode sans diktat qui s’adresse à différentes femmes, d’imaginer plusieurs facettes de la féminité, du sexy, pour leur donner le choix», souligne Christelle Kocher, créatrice du label Koché. Dans sa collection printemps-été 2019, on trouve aussi bien des pantalons flottants déboutonnés sur les côtés, des tailleurs couleur feu en jersey enduit portés à même la peau que des combinaisons ultra-moulantes brodées de pierres et des robes longues à volants: un vestiaire nuancé dans lequel se télescopent une foule de propositions. Pas de vision monolithique de la féminité chez Raf Simons non plus.

Avant de quitter Calvin Klein, le directeur artistique a livré une collection tout en subtilité, brouillant les pistes: un jupon romantique associé à une parka de sécurité laissant dévoiler un sein; un trench en cuir massif mixé à des robes transparentes; des cagoules tricotées portées avec des décolletés inversés. Le designer belge souffle le chaud et le froid, entre pudeur et provocation. «Il faut du temps pour faire accepter à la société les nouveaux archétypes de la féminité que l’on voit sur les podiums, tempère Xavier Chaumette. Les pressions inconscientes (le regard de l’autre, les normes sociales) sont prêtes à ressurgir à chaque instant et continuent d’influer sur notre liberté vestimentaire. L’axe géographique n’est pas à négliger non plus: si la mode est globalisée et les images standardisées, il existe des manières très différentes d’appréhender le vêtement et l’érotisme selon les communautés et les régions du monde. Il y a des décalages profonds et des cultures du corps différentes entre l’Amérique latine, la Russie et l’Asie, par exemple.»

Nouveau puritanisme

A l’extrême opposé, le courant de la mode dite modeste, répondant aux normes de pudeur qu’imposent les traditions et les religions dans de nombreux pays, de l’Amérique mormone aux Etats du Moyen-Orient, est en plein boom. En Europe, le phénomène dépasse les considérations religieuses pour devenir une tendance de mode – couvrante. En témoigne le succès de la robe façon Petite maison dans la prairie (parodie de Laura Ashley), comme les maxi-robes d’Erdem ou les robes préraphaélites de la marque en vogue Batsheva. «C’est une forme d’invisibilisation, une neutralisation de l’espace public du corps», indique Bernard Andrieu.

Dans ce contexte, le retour sur la scène mode d’Hedi Slimane, désormais à la tête de la marque Céline, s’est accompagné d’une foule de critiques. En cause, un vestiaire jugé vulgaire et outrageant, en particulier des micro-robes portées sur des corps filiformes. Sans compter un non-respect de l’héritage intello-minimaliste de Phoebe Philo. Les critiques les plus virulentes sont venues de la presse anglo-saxonne. La journaliste anglaise Lou Stoppard a ainsi regretté «cette tactique de la terre brûlée», la qualifiant d’«horrible» pour les femmes «qui voulaient juste porter quelque chose qui ne soit pas dégradant». «Il y a deux ans, lorsque M. Slimane a quitté la mode (et Saint Laurent), le monde était différent», écrit Vanessa Friedman dans le New York Times. «Les femmes étaient différentes… Elles ont évolué. Mais pas lui.»

La journaliste et écrivaine française Laurence Benaïm, sur son site Stiletto.fr, répond à ces attaques: un climat «bien pire qu’au temps où les clientes d’Yves Saint Laurent étaient conviées à enlever leur pantalon, jugé décadent. A l’époque, la robe, même mini, signait la silhouette de l’Américaine saine et sportive, étrangère à toute forme de dandysme orlandien.» Dans une mode post-#MeToo, montrer ses jambes serait-il donc devenu licencieux? S’habiller pudique, est-ce néo-féministe? Un climat puritain qui n’empêche pas les Saint Laurent, Balmain, Alexandre Vauthier, Isabel Marant – les représentants du sexy made in France – de défiler à Paris, en toute liberté.

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